Election présidentielle américaine 2020 : le désengagement international des Etats-Unis a un coût… Pour qui ?

Depuis l’investiture de Donald Trump en janvier 2017, les Etats-Unis se sont retirés de plusieurs institutions internationales et de plusieurs accords internationaux. Certains retraits étaient des promesses de campagne, d’autres ont été faits sous le coup d’une "décision impulsive", explique Tanguy Struye, professeur de relations internationales à l’UCLouvain. Si les institutions internationales ont pâti de ces décisions, le coût politique dans l’échiquier international pourrait être assez lourd à payer.

Désengagement américain

Les Etats-Unis sont la première puissance mondiale. Cela va avec un pouvoir d’influence et de leadership à travers le monde. Au gré des mandats présidentiels américains, le poids de la diplomatie américaine sur la scène internationale a varié. Sous l’administration de Georges W. Bush par exemple, de 2001 à 2009, les experts ont décrit sa politique étrangère comme étant celle de l’unilatéralisme, un retour aux intérêts américains en premier.

Or, si l’engagement américain a varié en fonction des présidents, Donald Trump, a montré "le versant populiste des républicains" et "a amené le populisme sur la scène internationale, ce qui est assez nouveau", explique Bertrand Badie, professeur émérite de Science-Po Paris.

"Il y a un principe de base en relations internationales : même si on n’aime pas ces institutions on reste, pour au moins savoir ce qu’il s’y passe. Même avec une politique fondée sur l’unilatéralisme, vous ignorez mais ne quittez pas", souligne Tanguy Struye, professeur à l’UCLouvain.

Or la stratégie de Donald Trump n’est pas celle de l’unilatéralisme mais celle du "nationalisme, du populisme et du souverainisme", argue le professeur de l’UCLouvain.

Au cours des quatre dernières années les Etats-Unis se sont retirés d’environ une dizaine d’organisations et d’accords, perdant ainsi un certain levier, celui de l’information. Or ne dit-on pas que savoir, c’est pouvoir ?

"Dès sa campagne, Donald Trump avait un discours protectionniste, on peut lui reconnaître ça, il a été cohérent", indique Michel Liégeois, professeur de relations internationales à l’UCLouvain. En effet. Certaines de ces actions étaient des promesses de campagne, comme pour le retrait des accords de Paris sur le climat. L’accord, qualifié d’historique, avait été signé par son prédécesseur, Barack Obama en 2015. Ce retrait n’est pas encore officiel. En raison des procédures liées à l’accord, il le sera le… 4 novembre 2020, soit au lendemain des élections américaines.

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C’est sous la présidence de Barack Obama que les Etats-Unis sont devenus partie prenante des accords de Paris pour le climat en 2015. © AFP

De même pour le retrait des Etats-Unis de l’accord de Vienne, sur le nucléaire iranien. Là encore, cet accord avait été signé par son prédécesseur Barack Obama. Donald Trump avait promis de revenir avec une alternative mais cela n’a pas eu lieu. Au cours des quatre années de mandat de Donald Trump, cet accord a suscité plusieurs épisodes de tensions diplomatiques entre les différentes chancelleries européennes et iraniennes d’un côté, américaines de l’autre. Et plusieurs pays, notamment Européens se sont quelque peu éloignés des Etats-Unis sur ce dossier.


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Le dernier épisode en date est assez marquant : il s’agit du retrait des Etats-Unis de l’Organisation mondiale de la santé, en pleine pandémie du coronavirus. Donald Trump accuse cette organisation qui est reliée aux Nations-Unies d’être à la solde de la Chine et d’avoir tardé à alerter sur la dangerosité du virus.
 
Un bras de fer diplomatique s’engage. Et en juillet dernier, les Etats-Unis ont formellement notifié leur demande de retrait de l’OMS. Une décision dénoncée par la communauté scientifique américaine. Une décision qui ne prendra effet que dans un an, soit le 6 juillet 2021. Les Etats-unis sont le premier contributeur financier, à hauteur d’un cinquième du budget de l’OMS.

Un isolationnisme inédit ?

Ce n’est pas la première fois que les Etats-Unis opèrent une forme de "repli sur soi", du point de vue des relations internationales.

C’est dû notamment "à la position géographique des Etats-Unis", estime Michel Liégeois. "C’est une grande puissance, un pays très grand mais qui n’a pas de voisin menaçant ou de rival stratégique à proximité. […] Ainsi, les Etats-Unis sont une grande puissance ayant une position avantageuse qui permet d’avoir le choix. Il y a toujours eu deux pôles, un pôle isolationniste et un pôle multilatéraliste dans la politique étrangère américaine", souligne le professeur en relations internationales. Et d’ajouter, "cette stratégie de désengagement était déjà présente sous l’administration Obama. Depuis l’échec des Etats-Unis en Irak, les Américains ne veulent plus être les gendarmes du monde".

En soi, une politique "isolationniste", n’est pas nécessairement dénuée de réalisme politique. L’objectif étant de vouloir défendre les intérêts américains en premier lieu, une priorité placée au-dessus de celle de vouloir jouer un quelconque rôle de leader ou d’influence dans le monde.

Mais ce qui a changé sous l’administration de Donald Trump, c’est d’abord dans "le style" et aussi, un peu, dans "les objectifs", analyse Bertrand Badie, professeur émérite à Science-Po Paris, auteur de l’ouvrage "inter-socialités, le monde n’est plus géopolitique".


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Pour Bertrand Badie, ce qu’il y a de nouveau c’est l’avènement "du populisme dans le jeu international, autrefois cantonné au niveau de la politique intérieure. Et il s’agit de la première puissance mondiale qui remet en cause la mondialisation alors que c’est elle qui l’a porté".

Qui a le plus à perdre ?

Pour les institutions, le coût est en premier lieu financier. En effet, dans la plupart des organisations ou institutions internationales, les Etats membres contribuent en fonction de leur PIB. Par exemple, à l’OTAN, la règle veut que chaque Etat membre prévoit 2% de son PIB pour sa contribution.

Les Etats-Unis étant la première puissance mondiale, les contributions sont plus importantes. Par exemple, les contributions américaines représentent 1/5e du budget total de l’OMS.

De plus, pour ce qui est des organisations internationales, "elles ont une vocation universelle. Et sans la participation de la première puissance mondiale, cela rend l’action difficile. C’est un gros handicap politique", souligne Michel Liégeois.

Même si, dit-il, "il y a un effet d’amortissement. Quitter un accord ou une institution, ça prend du temps. Ainsi les décisions prises ne vont pas prendre effet maintenant. La question est donc de savoir qui sera élu au cours de la prochaine élection", et donc de savoir si des retours en arrière seront possibles.

Mais même si les décisions de Donald Trump répondent à la volonté de son électorat, elles ont aussi un coût politique et stratégique, à la charge des Etats-Unis. En effet, pour Tanguy Struye, "le coût politique et diplomatique est très élevé. Surtout que les coûts engagés dans ces institutions ne sont pas si élevés lorsqu’on compare aux budgets pour la défense ou les Affaires étrangères des Etats-Unis. Alors que là, l’image des Etats-Unis est dégradée sur la scène internationale".

Mais cela a aussi un coût stratégique, estime Tanguy Struye."Le fait de quitter ces institutions, c’est se priver des informations, ne pas avoir de contrôle sur l’agenda. Et pire encore, on laisse une place vacante pour qui voudra, comme la Chine. En termes de "realpolitik" c’est une erreur. Les Etats-Unis perdent de leur influence". De plus, pour le politologue, il ne sera pas toujours si simple de revenir dans des organes ou des traités, une fois en être parti.

Mais l'"erreur" reste à relativiser, selon Bertrand Badie. Pour lui, "l’influence américaine dans ces organisations était déjà de plus en plus minoritaire, ils avaient moins de capacité d’action. Mais c’est avant tout le multilatéralisme qui paye les pots cassés". Quant à l’influence que d’autres puissances comme la Chine pourrait revendiquer, là aussi Bertrand Badie temporise : " la Chine n’est pas candidate à l’hégémonie non, mais à plusieurs formes de domination oui".

Une "parenthèse de l’histoire" ou un "problème structurel" ?

Pour Michel Liégeois, la question sur le plan international se posera réellement au lendemain des élections, et en fonction du vainqueur. "L’image des Etats-Unis a été écornée mais c’est à cause de Donald Trump et il y a une différence entre les Etats-Unis et leur président. Actuellement, il y a une administration diplomatique américaine qui essaye de limiter les dégâts et c’est très difficile à vivre pour elle. Mais les partenaires en sont conscients. Trump est le produit d’une circonstance, une parenthèse à l’échelle de l’Histoire. Mais s’il est réélu pour un second mandat, il s’agira alors d’une tendance de fond, d’un problème structurel", analyse le professeur de l’UCLouvain.

Même inquiétude pour le professeur Tanguy Struye pour qui, "en cas de second mandat de Donald Trump, beaucoup sont d’accord pour dire que les relations politiques vont être difficiles et que le leadership américain sera affaibli. Beaucoup d’Etats vont se poser la question de la fiabilité des Etats-Unis".

Si toutefois, Joe Biden venait à accéder au bureau ovale, il y aura aussi beaucoup de travail pour revenir sur ce qui a été fait. Le candidat démocrate a déjà dit qu’il souhaitait réintégrer l’accord de Paris pour le climat, par exemple. Sur plusieurs aspects, une administration Biden signerait un retour du multilatéralisme.


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Mais pour Bertrand Badie, Joe Biden, qualifié de rassembleur, devra aussi prendre en compte une vraie crise profonde aux Etats-Unis, le fait que les Américains rejettent une forme de mondialisation mais aussi, qu’ils ne veulent plus être les gendarmes du monde. Si la méthode devrait être radicalement opposée, le fond lui pourrait être plus difficile à faire évoluer : "Il y a bien une critique profonde de la mondialisation chez certains Américains". En effet, "beaucoup de spécialistes estiment qu’il restera un peu de trumpisme dans la politique étrangère américaine, d’autant que les partenaires ont changé", souligne pour sa part Michel Liégeois.

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