Réfugiés: "Le problème à l'Est, c'est la peur et la méconnaissance"

Jean-Michel De Waele, politologue à l'ULB, spécialiste de l'Europe de l'Est.
Jean-Michel De Waele, politologue à l'ULB, spécialiste de l'Europe de l'Est. - © RTBF

Les 28 États membres de l'Union européenne sont parvenus mercredi soir à un accord sur plusieurs mesures visant à faire face à la crise des réfugiés. Mais un accord malgré tout teinté de division : plusieurs pays d'Europe de l'Est ont refusé de voter pour des quotas de réfugiés.

La Hongrie, la Slovaquie, la République tchèque et la Roumanie pourraient ne pas les appliquer, voire même les porter en justice. Le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, gêne quant à lui bon nombre de dirigeants européens par ses actions très dures envers les réfugiés.

Y aurait-il une nouvelle fracture Est-Ouest en Europe, sur la crise des réfugiés ? "Non, je ne pense pas que ce soit une nouvelle fracture, on l'avait par exemple déjà vue lors de la guerre en Irak, répond Jean-Michel De Waele, politologue à l'ULB, spécialiste de l'Europe de l'Est. C'est un peu la vieille et la nouvelle Europe. (…) Il y a beaucoup de sujets sur lesquels l'Est et l'Ouest s'affrontent, ne sont pas d'accord."

"Seul un Polonais sur cinq a parlé à un étranger en 2014"

S'il est si difficile pour ces pays d'accepter les quotas, c'est "parce que, pour la première fois dans leur vie démocratique, ils sont confrontés à un débat sur les migrations". À l'Ouest, "ça fait des années qu'on discute de migration; en Europe centrale, on n'a pas ces vagues migratoires qu'on connaît nous depuis le 19ème siècle. Alors ça couine, ça grince, ça proteste chez nous, mais les vagues migratoires sont dans notre mémoire collective, dans le débat politique."

Le cas de la Pologne, actuellement en campagne pour les élections législatives, est parlant : "C'est la première fois qu'on pose à des hommes politiques la question de savoir ce qu'ils pensent des politiques migratoires. Il n'y avait pas d'immigrés en Pologne, il n'y avait pas cet élément-là. Et ce sont des pays qui ont des frontières qui ont énormément bougé, qui ont des histoires nationales différentes, ce sont des petits États au nationalisme très différent du nôtre. (…) Les sociétés civiles sont très différentes. Un sondage montrait que seulement un Polonais sur cinq avait parlé à un étranger au cours de l'année 2014. Est-ce que vous imaginez la différence avec la Wallonie ou Bruxelles où on parle à un étranger tous les jours ? Il n'y pas de société multiculturelle en Europe centrale".

"Des pays 'ethniquement' purs"

"Le problème, c'est la peur et la méconnaissance", résume Jean-Michel De Waele, qui précise qu'il y a malgré tout des initiatives de solidarité vis-à-vis des réfugiés en Europe centrale. Mais "c'est la réaction de gouvernements – qu'ils soient de centre-gauche ou de centre-droit d'ailleurs – jouent sur la peur engendrée". Historiquement, ajoute le politologue de l'ULB, l'élément "ennemi ottoman" pèse lourdement dans les consciences. "Dans un certain nombre de ces pays, il y a une peur du musulman", liée à l'histoire.

"Ce sont des pays qui n'ont pas été capables, ces 20 dernières années, et avec la complicité de l'Union européenne, d'intégrer leur population rom, de mener des politiques ambitieuses vis-à-vis de cette population; ce sont aussi des pays 'ethniquement' purs, dans lesquels il n'y a pas de mélanges. Alors, bien sûr, c'est plus problématique que chez nous."

Disparités à l'Ouest aussi

"Mais l'Ouest n'est pas non plus uni, on ne peut pas dire que nous accueillons bien les réfugiés, ce qui serait tout de même tragiquement drôle que d'estimer que, de notre côté, tout va bien et que, de leur côté, décidément, ces pouilleux d'Europe centrale ne comprennent rien à nos grandes valeurs."

Il y a effectivement beaucoup de différences à l'Ouest aussi. Il suffit, illustre Jean-Michel De Waele, de comparer deux pays scandinaves : la Suède et le Danemark. Le premier "se mobilise, fait des émissions de télévision, ramasse plus d'argent que pour le tsunami"; le second "se replie sur lui-même". Bref, on ne peut pas non plus parler de "deux blocs" vu les différences de positionnement à l'Ouest, comme à l'Est.

Les quotas, futur terreau de l'euroscepticisme ?

Face à cette problématique, l'obligation de se conformer à des quotas est la solution privilégiée par la Commission européenne. De quoi, dans ces pays de l'Est, dresser l'opinion publique contre l'Europe ? C'est déjà le cas, réplique Jean-Michel De Waele, qui prédit par exemple : "Sans doute qu'aux élections législatives polonaises, ce sera un parti eurosceptique, qui mènera une campagne européenne, qui va l'emporter".

De quoi empirer la situation dans cette crise ? "Je ne sais pas, parce que, chez nous aussi, on surfe sur ce dossier pour essayer de plaire à ce que l'on dit être l'opinion publique. Il faudra revenir sur la déception en Europe centrale face aux politiques européennes. Ça ne va pas aider." Mais d'ailleurs, s'interroge le politologue de l'ULB, "pourquoi aller mettre en Hongrie ou en Bulgarie des personnes qui, de toute façon, ne veulent pas y aller ?".

"On touche à l'ADN de la construction européenne"

En Europe centrale, on ne mâche pas ses mots : le Premier ministre slovaque, Robert Fico, parle d'un diktat de l'Union européenne et annonce qu'il transgressera les règles, Viktor Orbán parle lui d'un "impérialisme moral"… La crise des migrants pourrait-elle être synonyme de rupture pour l'Europe de l'Est ?

"Là on touche au fond du fond, à l'ADN de la construction européenne, et je défends la thèse que, la construction européenne, c'est la solidarité : les pays les plus riches paient pour les plus pauvres. En Europe centrale, mais ça on le sait depuis le début, il y a une grande partie de la population qui n'adhère pas à cette idée de solidarité, de répartition des richesses, l'État doit être minimal…"

On dit à l'Est : "Taisez-vous et faites ce qu'on vous dit"

"Il y a deux visions idéologiquement différentes de la construction européenne. Et qu'on ne vienne pas nous dire qu'on le découvre maintenant, on le sait depuis des années, mais on a espéré que ces pays, en rentrant dans l'Union, 'se civilise', 's'européanise', 'accepte nos propres valeurs'. On en est évidemment très loin."

Les États membres qui ont voté pour les quotas ont d'ailleurs fait preuve d'une forme d'arrogance : les pays d'Europe centrale n'ont pas le même projet européen et "on renforce ce sentiment (…) en disant 'Nous avons toujours la solution pour vous et on vous donne de l'argent, vous êtes donc bien priés d'accepter notre politique'. C'est un peu comme les chômeurs à qui ont dit : 'Attendez, vous recevez une allocation, vous êtes priés d'aller balayer les rues, de faire ceci ou cela'. 'Alors, les pauvres Roumains, les pauvres Bulgares, taisez-vous et faites ce qu'on vous dit'. Ça, évidemment, ça monte beaucoup la population contre l'Union européenne."

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