"L'Europe n'accueille que 8% des 59 millions de déplacés de force"

François De Smet est le directeur du nouveau Centre fédéral Migration qui est l'un des deux organismes ayant hérité des compétences de l’ex-Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme, avec le Centre interfédéral pour l’égalité des chances.

Alors que l'un des ses rôles est de veiller au respect des droits fondamentaux des étrangers, il confirme que l'Europe fait face aujourd'hui "à la pire crise humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale" puisque l'on compte actuellement dans le monde "59 millions de déplacés de force".

Et "l'Europe n'accueille que 8% de ces réfugiés", a-t-il précisé alors qu'il était l'invité de L'Acteur en Direct de Matin Première ce jeudi matin. Autrement dit, il s'agit d'"un demandeur d'asile pour mille habitants. On est donc loin de l'invasion comme l'affirment certains".

Et de rappeler : "3500 personnes sont mortes en Méditerranée en 2014. Il y en a déjà 2500, rien que pour les premiers mois de 2015".

"Les migrants ont de très bonnes raisons d'être là" 

Et si certains se mobilisent pour venir en aide à ces migrants, ce n'est pas la majorité, dit-il. "Soixante pourcent des Belges et des Européens n'ont pas une bonne image des migrants.

Pourtant, demain, "ils sont prêts à se mobiliser pour le fils du voisin en situation illégale car, dans ce cas-là, ils disent : 'C'est différent'".

"La migration est un sujet vraiment difficile, (...) il y a plein de sujets de polémiques possibles". Ce qui le rend "triste", dit-il, c'est que le sujet qui, aujourd'hui, devrait faire l'unanimité, ne le fait pas.

Or, "'Il faut saisir l'opportunité dans la crise', comme le disait Jean Monet qui disait que le projet européen ne se construisait que sur les crises". 

"Quand vous voyez les flux actuels, ce sont des Syriens, des Irakiens, des Somaliens, des Érythréens, des gens qui, globalement, ont de très bonnes raisons d'être là. Ce n'est pas pour ça qu'il ne faut pas parler du reste de la migration, des inégalités économiques nord-sud, la différence entre migrants et réfugiés, etc. Mais là je trouve qu'on est vraiment dans un momentum, où tout simplement, la seule chose de juste à faire est d'accueillir ces gens."

"Et il faut arrêter d'essayer d'assortir tout ça tout de suite avec un commentaire genre : dissertation sur le statut social des réfugiés, commune qui trouve qu'elle en accueille trop. Non !"

Là, il faut être au rendez-vous, parce que il n'y a que l'Europe qui peut le faire, on est la région la plus riche du monde et ce sont nos valeurs fondamentales démocratiques qui sont en jeu

Et d'ajouter : "L'Europe a les moyens de surmonter cette crise. En l'an 2000, on en a eu 40 000 (demandeurs d'asile, ndlr), et on a bien survécu à cela". 

L'Allemagne a compris avant tout le monde

François De Smet souligne l'attitude "assez remarquable" de l'Allemagne dans cette crise, même s'il y a eu "quelques manifestations néo-nazies devant des centres d'accueil". "

Et ce n'est pas juste de la philanthropie, dit-il, leur démographie est en forte baisse, c'est même assez inquiétant. "Ils ont compris, eux, que le continent est en train de vieillir" et l'immigration peut pallier ce problème. 

Un statut commun à toute l'Europe

"Il faudrait un statut d'asile commun à toute l'Europe, parce que, le traité de Dublin, qui impose que vous devez introduire votre demande d'asile sur la première île grecque sur laquelle vous posez les pieds, est complètement dépassé par les faits. Il faut permettre aux gens de faire leur demande d'asile depuis l'extérieur, d'accéder à l'Europe avec des visas humanitaires et que l'on se répartisse équitablement les charges."

"Et à côté de ça, pourquoi ne pas donner une chance réelle, ce qui n'est pas vraiment le cas aujourd'hui, aux gens qui dans le monde entier, quel que soit leur profil de formation, veulent accéder au marché du travail ici ? Je sais que les gens ont peur de leur avenir, de voir leur identité se diluer, mais ce n'est pas nécessairement un mauvais calcul. Nous, en tout cas, cela fait partie des choses que l'on va étudier."

"L'accueil, ce n'est pas juste un 'bad bed and brood'"

Interrogé sur le manque de places d'accueil pour ces réfugiés, François De Smet rappelle qu'en juin et juillet dernier, on fermait encore des places dans des centres ouverts en Belgique. 

"Six mille cinq cents places ont été fermées depuis 2013, surtout par le gouvernement précédent (5000 au total)". Et "entre 1000 et 2000" ont été supprimées par le nouveau gouvernement. 

Ce qui pose question selon lui, c'est qu'en 2014, "il y a eu une petite hausse de 8% des demandes d'asile. Mais surtout, les autres pays de l'Union européenne, ont connu une explosion de plus de 44% des demandes d'asile. Et là, on peut se dire que le gouvernement a eu la main un peu lourde en continuant à supprimer un peu trop de places dans le réseau d'accueil en 2015". 

"L'accueil, ce n'est pas juste un 'bad bed and brood' comme le répète régulièrement Theo Francken (N-VA, secrétaire d'État à l'Asile et la Migration, ndlr). C'est aussi et surtout un accompagnement psychosocial. On parle de gens qui échappent à des bombardements, qui fuient les fous furieux de l'État islamique et Bachar el-Assad, entre autres."

"Quand vous fermez des centres entiers, comme à Virton, avec du personnel qualifié, que vous licenciez et que vous remplacez, de facto, par des gens dans des casernes, des gens de bonne volonté, mais qui n'ont pas forcément le même savoir-faire dans des casernes, sous des tentes, dans des préfabriqués, forcément, on perd quelque chose dans la qualité de l'accueil et, là, c'est dommage pour le respect des droits fondamentaux des personnes concernées", conclut-il.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK