Non, la crise n'est pas terminée, et la FWB pourrait bien en payer le prix

Caroline Persoons (DéFI), Patrick Lecerf (MR), Philippe Henry (Ecolo), Clotilde Leal-Lopez (cdH) et Christine Poulin (PS).
Caroline Persoons (DéFI), Patrick Lecerf (MR), Philippe Henry (Ecolo), Clotilde Leal-Lopez (cdH) et Christine Poulin (PS). - © T.M. avec BELGA

Il semble sonner la fin de la récréation. Ça y est. Enfin. Tout va rentrer dans l'ordre. Tous vont pouvoir reprendre leur poste, le travail va pouvoir reprendre lui aussi, pour le bien du citoyen.

L'accord wallon annoncé avec grand enthousiasme par le MR et le cdH ce mardi n'est pourtant qu'un début. Une première éclaircie qui traverse les nuages encore sombres de la politique francophone.

Non, la crise n'est pas terminée. Et le ciel de traîne est certainement plus important qu'il n'y paraît en ce jour. Bruxelles navigue toujours en plein brouillard, tandis que la Communauté française a le cul entre deux chaises aux couleurs encore bien peu assorties.

C'est certainement cette dernière entité qui a le plus à perdre. "Pour elle, c'est quitte ou double", nous murmure la députée Caroline Persoons (DéFI). Comprenez : ou elle s'en sort la tête haute, ou le phagocytage régional aura raison d'elle.

À quoi faut-il s'attendre ? Quels sont les risques selon les scénarios ? Nous avons posé la question à plusieurs parlementaires communautaires – bruxellois et wallons. Et quelle que soit la couleur politique, c'est souvent l'inquiétude qui prévaut dans l'esprit de chacun.

Des textes bloqués ? "Le pourrissement pourrait bien continuer"

L'institution risque-t-elle tout d'abord de s'embourber ? "Le travail sera beaucoup plus compliqué, aussi longtemps qu'Ecolo et DéFI ne se seront pas positionnés. Le climat est tendu et, en attendant, tout le monde se regarde. Ils ont tendance à se tenir à la culotte", analyse Pierre Vercauteren, politologue et professeur à l'UCL Mons.

Avec le PS désormais officiellement dans l'opposition en Wallonie et, dans les discours, rejeté catégoriquement par le cdH, le jeu politique pourrait bien tourner au marchandage entre entités.

Avec des dossiers bloqués ? Oui. Et on ne s'en cachait pas avant les vacances parlementaires. Dans La Libre à la mi-juillet, la vice-présidente du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles Alda Greoli (cdH) avait résumé : "Ce qui doit avancer en Fédération avance. (…), mais nous bloquons ce que nous devons bloquer. Comme les dossiers qui ont été déposés par le PS en dernière minute, par exemple".

Le dossier des accueillantes, à charge justement d'Alda Greoli, a ainsi été bloqué. Côté PS, la réforme de l'aide à la jeunesse, portée par Rachid Madrane, n'a pas été votée comme prévu au parlement de la Communauté.

Œil pour œil ?  Pour la députée Caroline Persoons (DéFI), "le décret sur l'aide à la jeunesse est effectivement l'un de ceux qui ont – peut-être – fait l'objet d'un marchandage", mais, estime-t-elle, "ces pratiques ne dureront pas : chacun est conscient de sa responsabilité. Qui oserait aller bloquer des textes aussi importants ?".

Quid du pacte d'excellence ? "L'enrayer, c'est s'exposer à des sanctions électorales"

Pas question par exemple de toucher au pacte d'excellence, nous glissent plusieurs députés. "Là, on ne joue pas avec des billes, il s'agit de l'avenir de notre jeunesse. Et celui qui oserait enrayer l'avancée de ce dossier, je n'ose pas imaginer qu'il ne soit pas très durement sanctionné à la prochaine échéance électorale", prévient Patrick Lecerf (MR).

Pour le libéral, de plus petits dossiers pourraient néanmoins devenir des prises de guerre. "Mais, ça, c'est le pain quotidien", assure-t-il : "Même en dehors de la crise, le marchandage est habituel. On ne vise pas la meilleure solution, mais le meilleur compromis. Ce qui compte, c'est d'avoir l'impression d'avoir marqué des points face aux autres partis".

Un phénomène qui pourrait, juge Patrick Lecerf, "s'amplifier tant que les trois entités n'auront pas chacune leur nouvelle majorité en place".

Autrement dit, le "pourrissement pourrait bien continuer" si la crise se prolonge "au-delà de septembre", résume pour sa part Philippe Henry (Ecolo).

Côté PS et cdH, on se veut plus optimiste. "On continuera à travailler", martèle la députée socialiste Christine Poulin ; "Je ne suis pas trop inquiète, les députés feront avancer les choses", confie Clotilde Leal-Lopez (cdH) qui ajoute : "La raison doit jouer".

Un marchandage inter-entités ? "Cela mériterait une bonne raclée"

"La raison doit jouer." Cette petite phrase résume le souhait exprimé par chacun pour la Fédération Wallonie-Bruxelles. Pourtant, elle est prise en tenailles entre deux Régions dont on ne sait encore guère si elles s'entendront un jour.

Alors, le marchandage susmentionné pourrait bien avoir lieu : "Je vote ton texte si tu votes le mien" ? S'il se refuse à parler de "chantage politique", le politologue Pierre Vercauteren n'exclut absolument pas ces arrangements.

Y compris à cheval sur plusieurs entités. Et ça, ce serait inacceptable pour Patrick Lecerf (MR) : "Mélanger les entités et paralyser le travail avec cette crise comme prétexte, cela mériterait une bonne raclée. Ce serait malhonnête, ce serait nier le fédéralisme".

Néanmoins, "selon le texte, selon le vote, on pourrait ainsi avoir des majorités différentes, qui se forment ou qui se défassent", ajoute Pierre Vercauteren.

Des majorités régionales contraires ? "La FWB serait un no man's land politique"

Et si un accord bruxellois venait à éclore, imaginons, avec un trio PS-DéFI-Ecolo ? Bruxelles et la Wallonie n'auraient alors aucun dénominateur commun. "Nous pourrions avoir un no man's land politique" en Communauté française, une entité ingouvernable, considère le professeur de l'UCL Mons.

Il faut dire que, rappelle-t-il, le parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles est composé des membres des assemblées des deux Régions. Dès lors, si une majorité wallonne MR-cdH devait composer avec un tel trio bruxellois, autant dire qu'il n'est pas sûr que le casse-tête de la majorité communautaire puisse être résolu à temps. Du moins sans avoir sérieusement entamé le peu de temps restant avant les prochaines élections : "Il ne reste qu'une seule année politique utile à ces futures majorités".

"La Communauté française n'est pas une entité tout à fait autonome. Malgré ses compétences propres, elle dépend grandement des deux Régions. Alors, oui, cela pourrait être singulièrement compliqué avec des majorités différentes en Wallonie et à Bruxelles."

La situation serait effectivement "inédite", avec des "majorités contraires" qui plongeraient la Fédération dans la plus grande inconnue, pense Philippe Henry.

De l'avis de l'écologiste, il ne resterait alors que deux solutions : soit une super majorité avec l'ensemble des partis impliqués dans les deux entités régionales – une fois que Bruxelles aura sorti la tête de l'eau –, soit des négociations s'entament au sein même de la Communauté française.

Une brèche pour les régionalistes ? "On a peur à l'idée que tout puisse éclater"

Mais cette dernière solution, Philippe Henry l'exclut : "Je n'y crois pas", dit-il, car cela aurait tendance à orienter les débats vers plus de régionalisation, sujet pour lequel "la pression est forte au sein du MR et du PS".

C'est pourtant l'une des craintes de Paul Magnette (PS) : la Fédération Wallonie-Bruxelles risque de ne devenir qu'un "machin", avait-il lancé il y a quelques jours dans les colonnes de La Dernière Heure.

Et il n'est pas le seul. L'idée fait aussi frissonner les rangs humanistes : "Même s'il est enthousiasmant d'avoir l'opportunité de rebaliser notre vie politique, on s'inquiète à l'idée que tout puisse éclater, commente la députée wallonne et communautaire Clotilde Leal-Lopez. Personnellement, j'aimerais conserver ce lien avec Bruxelles."

Même écho du côté amarante : "Il faut que la Fédération Wallonie-Bruxelles reste une institution forte", martèle Caroline Persoons. Mais elle le confie : "Si l'on en vient à nommer des ministres aux positions ouvertement régionalistes (la députée pense ici notamment au MR Jean-Luc Crucke, ndlr), on ne peut qu'avoir peur de la suite des débats autour de la Communauté française. Et pour éviter cela, il faut un accord en Fédération avant la rentrée".

Le bon timing ? "On n'a pas encore digéré la sixième réforme de l'État"

Si la situation s'enlise, il est clair que les plus fervents défenseurs du "tout à la Région" auront une occasion en or. S'inscrivant plutôt dans cette lignée, Patrick Lecerf s'étonne "que l'on n'en parle pas déjà tous les jours".

"Ce micmac donne du grain à moudre aux régionalistes. Il est clair qu'on est en droit de se demander s'il y a par exemple encore du sens à ce que les infrastructures sportives soient gérées par la Région quand la politique sportive en elle-même est une compétence communautaire…", illustre le libéral, qui voit d'ailleurs cette question devenir l'un des grands thèmes de campagne en 2019, boosté par l'actuelle crise francophone.

Sans être opposée à l'idée, Christine Poulin (PS), se dit malgré tout mitigée quant au timing : "On n'a pas encore digéré la sixième réforme de l'État. Et on parle en plus de supprimer les provinces… Ce n'est pas le moment".

Oseront-ils donc jeter ce nouveau pavé dans la mare ? Et avec quelle chance de succès ? "Le débat pourrait resurgir, oui… Même s'il faudrait pour cela que les partis soient tous traversés par les mêmes clivages", commente Pierre Vercauteren.

Ces clivages existent, mais à des degrés différents, reconnaît le politologue. Ainsi, "s'il y a une véritable opposition au sein du parti socialiste sur cette question, les régionalistes ont bien moins de poids au sein du MR, du cdH ou encore de DéFI".

Suite des négociations politique: analyse de Sacha Daout dans le JT de 13h:

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