"Twelve years a slave", le premier regard "black" sur l'esclavage

12 Years A Slave - l'affiche
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C’est la saison des Oscars, ce qui signifie que plusieurs films en lice vont débouler les prochaines semaines sur nos écrans. Ce mercredi arrive "Twelve years a slave", Golden Globe du meilleur drame et détenteur de neuf nominations aux Oscars.

Twelve years a slave

New York, 1841 (soit vingt ans avant la Guerre de Sécession). Solomon Northup, violoniste noir, père de famille, est invité par deux hommes a priori très respectables pour être engagé dans un spectacle de cirque à Washington. Après une nuit bien arrosée, Solomon se retrouve sans papiers, enchaîné et prêt à être vendu comme un vulgaire esclave et emmené vers les plantations du Sud. Commence alors pour lui un véritable calvaire, il sera le témoin – et souvent la victime - de pendaisons arbitraires, de viols et de coup de fouets sadiques…

Le cinéaste anglais Steve McQueen aime visiblement filmer la douleur des corps : dans "Hunger", il reconstituait l’agonie du gréviste de la faim Bobby Sands en Irlande, dans "Shame", il filmait un obsédé sexuel dans toutes ses névroses. Ces deux rôles étaient tenus par Michael Fassbender, qui incarne cette fois un cruel planteur, alcoolique et tourmenté. Quant à Solomon Northup, dont le livre de mémoires a servi d’inspiration au film, il est joué par Chiwetel Ejiofor (vu dans "Dirty pretty things" de Stephen Frears et dans "Amistad" de Steven Spielberg).

Ici, Mc Queen essaie de réussir la fusion entre un drame hollywoodien classique et ses obsessions esthétiques – il a commencé comme plasticien par, entre autres, des installations vidéo. En résulte un film inégal, où le cinéaste hésite parfois entre raconter une histoire et se perdre dans la fascination dans ce qu’il tourne : la souffrance, les stigmates de l’esclavage sur Solomon et ses frères d’infortune. Autrement dit, McQueen prend parfois la pose et se regarde filmer. Cette immodestie, ce regard conceptuel empêchent in fine son film d’accéder à l’émotion brute. Mais ce premier film sur le thème tabou de l’esclavage, pour la première fois traité par un cinéaste noir, reste évidemment non négligeable dans l’évolution du cinéma américain aujourd’hui.

Lulu femme nue

Au départ, il y a une bande dessinée multiprimée d’Etienne Davodeau, un des dignes représentants de la Nouvelle Bande Dessinée en France. La cinéaste d’origine islandaise Solveig Anspach, qui avait tourné avec Karin Viard "Haut les cœurs", avec un César à la clé, retrouve ici son actrice de prédilection.

"Lulu femme nue", c’est l’histoire d’une mère de famille quinquagénaire un peu éteinte, visiblement étouffée par son mari garagiste. Après un entretien d’embauche calamiteux, elle rate son train de retour et décide de rester dans le patelin où elle se trouve, Saint-Gilles-Croix-de-Vie, ville balnéaire de Vendée très calme : on est hors saison, il fait froid… Lulu va faire des rencontres qui vont changer son regard sur elle-même, avec un repris de justice (Bouli Lanners) et une vieille dame énergique (Claude Gensac, l’épouse de Fufu dans les "Gendarmes")…

Le livre de Davodeau était une tragicomédie empreinte d’une profonde humanité. Le film d’Anspach essaie d’en restituer le charme mais n’y parvient qu’à moitié. Car il y a un énorme problème de casting : Karin Viard n’est pas Lulu. Cette actrice souvent exubérante, devenue très parisienne, ne correspond guère à cette femme timide, peu sûre d’elle, sans charisme, qui se réveille petit à petit. Et certains seconds rôles – comme Philippe Rebbot, qui joue le frère de Bouli – en font des tonnes et se trompent de film. Résultat, "Lulu femme nue" est un film sympathique, mais bancal

Camille Claudel 1915

Bruno Dumont est un des tous grands cinéastes français contemporains : "La vie de Jésus", "L’Humanité", "Flandres" ont imposé un univers unique. Mais Dumont est un cinéaste radical, que l’exigence et le refus des concessions ont toujours éloigné du grand public. Qu’à cela ne tienne, le cinéaste ne bouge pas sa ligne d’un iota avec "Camille Claudel 1915", si ce n’est qu’il a accepté la proposition de tourner avec une star, Juliette Binoche, lui qui ne tournait à peu près qu’avec des acteurs non professionnels.

Dumont a choisi Binoche parce qu’elle a le même âge que Camille en 1915 : l’artiste-sculpteur, abandonnée par Auguste Rodin, a sombré dans la dépression et a été internée par sa famille (dont son petit frère Paul) dans un asile psychiatrique près d’Avignon. L’idée-force du cinéaste a été de placer Binoche parmi d’authentiques malades mentaux. S’appuyant à la fois sur les écrits de Camille Claudel et sur les comportements des handicapés, Dumont réussit un film d’une vérité quasi-documentaire sur la douleur d’une artiste, qui souffrait du délire de la persécution, et qui fut brutalement coupée de son art et de ses raisons de vivre. Dumont garde le mystère de cette femme : était-elle victime d’une machination de la part de ses proches, ou a-t-elle sombré dans une forme de folie ? Le cinéaste évite de sombrer dans un manichéisme facile, et refuse les discours explicatifs. C’est tout à son honneur.

L’amour est un crime parfait

"En France, il y a ceux qui ont la carte", disait Philippe Noiret : ceux qui, quoi qu’ils fassent, auront toujours au mieux les faveurs, au pire l’indulgence de la critique. Les frères Larrieu ont la carte. Ils signent des films navrants ("Peindre ou faire l’amour", "Les derniers jours du monde", un sommet du ridicule), mais il y a toujours une large frange de la critique parisienne pour les trouver "follement originaux".

"L’amour est un crime parfait" - déjà le titre est un sommet dans l’art du n’importe quoi – est inspiré d’un roman de Philippe Djian (l’auteur de "37°2 le matin"), "Incidences". On y suit un professeur de lettres (Mathieu Amalric) dont le principal passe-temps consiste à séduire ses étudiantes… Mais un jour, l’une d’elle disparaît. Le prof se retrouve en mauvaise posture, d’autant plus que son supérieur hiérarchique (Denis Podalydès) éprouve une envie à peine dissimulée de le virer.

Les frères Larrieu s’attaquent donc au polar. Mais comme ils ne veulent rien faire comme tout le monde, ils multiplient les fausses pistes et les scènes "d’atmosphère" : entendez par là les séquences inutiles, dont on se demande ce qu’elles viennent bien foutre dans un récit qui ne trouve jamais ni son rythme, ni son style. C’est mal foutu, c’est nébuleux, c’est le cinéma d’auteur français dans ce qu’il peut avoir de plus caricatural.

Hugues Dayez

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