Selon que vous serez vacciné ou misérable : entre éthique de la conviction et éthique de la responsabilité

Cette idée de coronapass circule depuis quelques semaines dans les gouvernements belges et européens. Il s’agit, initialement, de donner des privilèges aux personnes vaccinées, qui pourraient ainsi plus facilement regoûter à la vie d’avant.

C’est le ministre-président bruxellois Rudi Vervoort qui, chez nous, s’était avancé le premier. "Pour ceux qui ont été vaccinés, cela doit se traduire par un changement. On ne peut pas leur dire qu’il faudra attendre que les sceptiques se décident" disait le socialiste le week-end dernier sur RTL. Précisons que pour le Bruxellois, ce coronapass ne pourrait voir le jour qu’à partir du moment où toute la population aurait eu la possibilité de se faire vacciner. Ce qui devrait être le cas, dans la capitale, d’ici quelques semaines.

Précisons également que ce coronapass belge, qui serait en fait une adaptation du projet européen de certificat Covid-19, peut intégrer tant une preuve de vaccination à deux doses, qu’un résultat négatif à un test ou la preuve d’une infection au Covid dans les 2 à 12 semaines précédentes.

L’exemple danois

Le coronapass danois est mis en œuvre depuis plus d’un mois, dans ce pays de quasi 6 millions d’habitants. Quel bilan peut-on tirer ? Pourrait-on s’en inspirer ? Spoiler : à première vue, ça semble compliqué. Le coronapass danois permet la réouverture des métiers de contacts depuis le 6 avril, la réouverture complète de l’horeca, intérieur/extérieur depuis le 21 avril, et depuis jeudi dernier, la culture et le sport peuvent reprendre en intérieur.

La situation épidémiologique danoise est assez correcte, meilleure que la nôtre, avec, tout de même, une hausse des cas depuis début avril. La couverture vaccinale est meilleure que la nôtre, à deux doses. La Belgique, elle, fait mieux avec la première dose.

Mais il y a une différence fondamentale entre notre pays et le Danemark, c’est le nombre de tests. Les Danois se testent beaucoup fois plus que les Belges. Par exemple, ce vendredi, ce sont les derniers chiffres, il y a eu 200.000 tests PCR et quasi 500.000 tests antigéniques.

Chez nous, on tourne autour de 50.000 tests, pour une population deux fois plus nombreuse qu’au Danemark. Chaque jour, c’est plus de 8% de la population danoise qui peut potentiellement se faire tester. Et un nombre significatif le fait deux fois par semaine, de quoi donc sortir "couvert" avec le coronapass local.

Celui-ci est donc assez bien utilisé. Et grâce au nombre considérable de tests, le coronapass danois évite ainsi la critique principale de ce type de mesure : la création de deux catégories de citoyens, qu’on peut résumer ainsi : selon que vous serez vacciné ou misérable, etc., etc.

Débat politico-philosophique

Chez nous, il y a un vrai débat politique sur cette question. De façon très pragmatique, très "sanitaire", un coronapass est une bonne idée pour permettre de relancer les secteurs actuellement fermés, ou très peu rouverts, comme l’horeca, la culture, les grands évènements. Oui, sans aucun doute. Mais à quel prix ? La Belgique est incapable de tester aussi massivement que les Danois, le vaccin serait donc le seul réel passe-droit pour accéder à certains évènements. Lorsque Alexander De Croo, ce week-end, évoque explicitement les festivals de la fin de l’été, comme TomorrowLand, on peut penser aussi au Grand Prix de Francorchamps, des évènements qui serraient des carottes, pour promouvoir la vaccination auprès des plus jeunes, il y a de quoi, au minimum, tiquer.

Tout est bon pour favoriser la vaccination, me direz-vous. Mais c’est à l’Etat, comme au Danemark, de mettre en place une infrastructure pour réaliser des tests massifs, et gratuits. Un coronapass sans cette capacité de tests, c’est créer une société à deux vitesses, où la liberté n’est plus la même, entre les personnes pas encore vaccinées et celles qui ont pu l’être parce qu’elles étaient plus âgées, porteurs d’une comorbidité, ou pire, par chance qu’une place se soit libérée sur une liste d’attente. Est-ce la société que nous voulons ?

Pour répondre à cette question, on peut faire appel à ce bon vieux Max Weber. Ce que je viens de vous expliquer, c’est ce que le sociologue allemand appelait l’éthique de la conviction. Il y a une série de valeurs, dans le cas qui nous occupe la liberté et la non-discrimination, des valeurs qui sont supérieures, auxquelles on ne peut déroger. Et puis, il y a l’éthique de la responsabilité. Où l’on peut déroger à certaines valeurs, auxquelles on adhère, pour atteindre un but qui est justement conforme à ces valeurs.

En bref, la fin justifie les moyens. Et pour ce qui concerne le coronapass, il serait donc responsable, pour reprendre Max Weber, d’assurer la liberté des personnes vaccinées, en restreignant la liberté des personnes qui, en toute liberté, n’ont pas voulu se faire vacciner. C’est un compromis et pour Max Weber, le politique doit faire des compromis. 100 ans plus tard, ça un vrai débat politico-philosophique sur lequel on reviendra certainement, parce que même au sein même des familles libérales et socialistes, on n’est peut-être pas vraiment d’accord.

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