Rube Goldberg est toujours en vie

Qu’est-ce que cela signifie ? La réponse varie selon que l’on s’adresse à un défenseur ou à un opposant de la loi. Vous voyez, les opposants de la loi pensent que cela signifie beaucoup, alors que ceux qui soutiennent la loi se montrent très prudents. Et dans ce cas précis, les ennemis de la réforme de santé ont raison. C’est vraiment quelque chose de très important.

Bien entendu, les opposants à l’Obamacare n’admettent pas, de but en blanc, que plus de 7,1 millions d’inscriptions est une grande victoire pour la réforme. Mais leur façon de réagir aux résultats – c’est truqué ! Ils truquent les chiffres ! – veut tout dire. Les réflexions des conservateurs et la stratégie politique des républicains étaient basées entièrement sur l’idée qu’octobre serait toujours là, que le lancement de l’Obamacare resterait un désastre permanent. Ils n’ont aucune idée de ce qu’ils doivent faire maintenant qu’elle devient un véritable succès. Pourquoi autant de partisans de la réforme sont-ils donc méfiants, nous enjoignant de ne pas trop faire dire de choses aux chiffres ?

Eh bien sur un plan technique, ils ont raison : le nombre précis d’inscription ne compte pas vraiment pour le bon fonctionnement de la loi, et l’on pourrait bien connaître encore beaucoup de soucis, malgré la crue de mars. Mais je dirais qu’ils confondent l’arbre et la forêt.

Ce qu’il faut absolument comprendre à propos de l’Affordable Care Act, c’est que c’est un outil à la Rube Goldberg, une façon compliquée de faire quelque chose d’intrinsèquement simple. Le plus grand risque a toujours été que le projet ne s’écroule à cause de sa complexité. Et aujourd’hui l’on sait que ça n’arrivera pas.

Souvenez-vous, accorder à tous une assurance santé n’a pas à être difficile : il est possible de le faire grâce à un programme de l’Etat. Non seulement un grand nombre de pays développés ont un "payeur unique", une assurance santé régie par l’Etat, mais nous avons nous aussi un programme de ce genre – Medicare – pour les Américains les plus âgés. Si cela avait été possible politiquement parlant, étendre Medicare à tous aurait été techniquement facile.

Mais c’était impossible sur un plan politique, pour plusieurs raisons. La première, c’est la puissance des compagnies d’assurance, qui ne pouvaient être gardées hors du projet si l’on souhaitait que la réforme de santé se produise dans cette décennie. Une autre raison, c’est le fait que les 170 millions d’Américains qui ont une assurance santé grâce à leur employeur sont généralement satisfaits de leur couverture, et que tout programme remplaçant cette couverture par quelque chose de nouveau et d’inconnue était inenvisageable.

Ainsi la réforme de la santé se devait d’être menée par des assureurs privés et devenir un ajout au système existant plutôt que le remplacer complètement. Et il était alors inévitable qu’elle soit plutôt complexe.

Ceci dit, l’on ne devrait pas exagérer sa complexité : les bases de la réforme ne prennent que quelques minutes à expliquer. Et c’est aussi compliqué que ça. Il y a une raison pour laquelle les Républicains ne parviennent pas à tenir leur promesse de proposer une alternative à l’Affordable Care Act : tous les éléments principaux de l’Obamacare, y compris les subventions et le mandat individuel si décrié, sont essentiels si l’on souhaite couvrir les non assurés.

Néanmoins, l’administration Obama a créé un système dans lequel les gens ne reçoivent pas simplement une lettre du gouvernement fédéral leur disant "Félicitations, vous êtes désormais couverts". Au contraire, les gens doivent aller sur le net ou téléphoner et choisir un certain nombre d’options, pour lesquelles le coût de l’assurance dépend de calculs qui impliquent des subventions différentes, etc… Voici un système dans lequel beaucoup de choses peuvent mal se passer ; le pire cauchemar a toujours été que les conservateurs s’emparent des problèmes techniques pour discréditer l’ensemble de la réforme de santé. Et à l’automne dernier, ce cauchemar semblait devenir réalité.

Mais le cauchemar a tourné court. Cela fait un moment déjà que, pour tous ceux prêts à étudier cette question, la structure complète de l’Obamacare était sensée au vu des contraintes politiques. Aujourd’hui l’on sait que les détails techniques peuvent aussi être réglés. Ce truc va marcher.

Et oui, il s‘agit également d’une grande victoire politique pour les Démocrates. Ils peuvent se référer à un système qui fournit déjà une aide vitale à des millions d’Américains, et les Républicains – qui s’attendaient à faire campagne contre une débâcle – n’ont rien d’autre à offrir en guise de réponse.

Et je dis bien rien d’autre. Jusque-là, pas une seule des prétendues histoires horribles de l’Obamacare mentionnées dans des spots virulents n’a tenu la route face à une étude poussée.

Mon conseil, donc, aux partisans de la réforme est de ne pas hésiter et de faire la fête. Ah, et qu’ils s’octroient le droit de ridiculiser les gens de droite, qui avaient prévu l’apocalypse avec suffisance.

Il est clair que beaucoup de travail reste à faire, et l’on peut compter sur les médias pour faire de chaque petit souci un désastre existentiel imminent. Mais Rube Goldberg est toujours vivant ; la réforme de santé a gagné.

Paul Krugman

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