Quand le vin est tiré

On lisait par exemple qu’un petit vin pas très bon bu en bonne compagnie serait toujours meilleur qu’un grand cru dégusté en mauvaise. On était bien d’accord. 

Et puis, au milieu de cet entretien, voilà que l’on commence à aborder les questions de l’hygiénisme postmoderne, des interdictions de ceci ou de cela, et vient alors cette phrase de Kaufmann : "Il y a cette idée stupide, de la part de l'Etat, de faire croire au citoyen qu'il est immortel. J'ai bien peur que rien n'arrête cette logique", quelque chose comme ça.

Jean-Paul Kaufmann fut otage au Liban, presque trois ans. On vit à ce moment son image tous les jours à la télévision. Avec celle aussi de Michel Seurat qui, lui, n’en est pas revenu. Kaufmann sait donc assez bien ce que c’est qu’un Etat qui protège ou qui ne protège pas, qui intervient ou qui atermoie.

Il sait aussi le cliquet dépassé, celui où l’Etat, précisément, décide que vous n’êtes pas immortel. On a des gens, d’autres journalistes, Guesquière et Taponier, qui l’expérimentent en Afghanistan, depuis 455 jours. Bien plus que la crise de l’Etat belge, si vous voyez, exemple d’un Etat incapable de se réformer lui-même et qui pourtant demande à chacun de changer…

Et quand Kaufmann, grand amateur de cigares et de vin de Bordeaux, dit cela - que l’Etat entend "faire croire au citoyen qu’il est immortel" -, il parle bien entendu de tous ces comportements que l’on nous invite à transformer, de ces interdictions superposées et de ces lois votées où la question du libre arbitre s’arrête à la santé publique, raison pour laquelle, d’ailleurs, le problème de la cigarette dans les cafés sera toujours bien plus simple à régler que celui du voile dans l’espace public...

Mais que dit-il d’autre, aussi, Jean-Paul Kaufmann, qu’en multipliant les interdits afin d’assurer notre avenir - il nous faut dorénavant mourir en bonne santé -, cet Etat maternant, maternel peut-être, nous infantilise aussi beaucoup et nous éloigne toujours un peu plus du risque et de sa mesure si bien que l’on se demande comment pourra bien réagir notre communauté habituée à la tempérance et à la prophylaxie dès lors que la catastrophe surviendrait.

Et c’est comme ça que tout à l’heure, un verre de vin nous ramena au Japon et à cette société bien ordonnée où la solidarité entre gens courageux n’a pas pallié l’intempérance d’un Etat disparaissant. Je me resservirais bien un coup. Allez belle soirée et puis aussi bonne chance.

Paul Hermant

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