Spoutnik V : peut-on distinguer le vaccin de l'artiste ?

Le Vaccin Russe Spoutnik V est aux portes de l’Europe. Et il séduit plusieurs pays, dont l’Allemagne. Le même jour, l’opposant Alexeï Navalny est condamné à 3 ans et demi de prison. Du coup on peut reprendre cette désormais célèbre question : peut-on distinguer l’œuvre de l’artiste ? Et la transposer à la géostratégie sanitaire ? Peut-on distinguer le vaccin du pays qui l’a financé et créé ?

Nous distinguons assez facilement (trop peut-être) le vaccin Pfizer du capitalisme américain. Mais peut-on distinguer aussi facilement Spoutnik V de la Russie de Vladimir Poutine qui emprisonne Alexei Navalny ? Si on peut le distinguer alors on peut sans problème l’utiliser, si on ne peut pas le distinguer ce sera plus compliqué à assumer.

A première vue la question est pliée. Nous achetons chaque jour pour des milliards d’euros de marchandises à des pays autoritaires voire carrément dictatoriaux. Des millions de tonnes de gaz russe, de pétrole saoudien ou de TV fabriquées en Chine. Nous distinguons les produits de l’artiste, des pays qui la fabriquent. Sauf qu’il existe tout un courant de pensée, en éthique économique et sociale qui pense qu’il ne faudrait plus distinguer et soumettre nos relations commerciales à des valeurs : valeurs démocratiques, environnementales et sociales.

Les vaccins des produits comme les autres ?

La question qui est déjà posée aujourd’hui à propos des produits courants est encore plus épineuse à propos des vaccins. Car inoculer un produit aussi sensible que le vaccin à sa population exige une chaîne de confiance, des procédures, des contrôles, des études.


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Or les Russes comme les Chinois ont travaillé avec des procédures différentes des nôtres, des procédures largement liées à leur caractère autoritaire. Les Russes ont commencé à vacciner leur population sans attendre les résultats de l’essai de phase trois, ce qui en Occident n’aurait pas été possible. Mais cet essai de phase 3 s’est visiblement déroulé dans les règles de l’art et montré de très bons résultats, c’est ce que la revue de Lancet vient de démontrer.

Si les procédures européennes sont respectées, si les usines russes sont agréées (ce qui n’est pas gagné), alors nous aurons beaucoup de facilités à ne pas distinguer le vaccin de l’artiste.

Mal à l’aise…

Pour l’Europe, ce vaccin Russe donne un peu d’espoir mais en même temps nous met mal à l’aise. Ce qui montre que cette distinction du vaccin de l’artiste reste problématique.

Une nouvelle fois l’annonce Russe nous ramène aux failles béantes dans notre souveraineté vaccinale. Les Russes ont démontré un savoir-faire, et nous avons démontré notre faiblesse.

Car ne pas distinguer le vaccin de l’artiste seuls les grands pays souverains d’un point de vue vaccinal peuvent le faire. Nous, on est obligé de subir comme les petits pays ou les pays les plus pauvres.

En Europe nous n’aurons pas "notre vaccin", nous aurons les vaccins des autres, en passant après les autres pays producteurs.

Nous aurons, bien sûr, des normes pharmaceutiques strictes. Mais nous ne pouvons pas y ajouter de normes éthiques, démocratiques ou d’autres considérations géostratégiques. Ne pas distinguer le vaccin de l’artiste, tenir d’une même main exigence sanitaire et exigence démocratique est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre. Si nous voulons pouvoir faire ça, il faudra que nous mettions en œuvre une réflexion sur notre souveraineté industrielle à l’échelle européenne, et en particulier sur l’industrie pharmaceutique.

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