Marc Raisière et les risques de la destruction créatrice

"Il y aura des faillites dans l’Horeca, car il y a trop de cafés et de restaurants en Belgique", ces mots sont de Marc Raisière le patron de la banque Belfius. Des propos qui ont suscité de nombreuses réactions outrées de la part du secteur de l’Horeca. A tel point que beaucoup de politiques ont tenu à réagir, du MR au PTB.

Une histoire de zombie

C’est ce qu’on appelle un strike. Arriver à se prendre des critiques croisées de la part de Denis Ducarme et de Raoul Hedebouw n’est pas si facile. Marc Raisière, plutôt abonné aux interviews consensuelles et il faut le dire plutôt soporifiques, s’est exprimé dans le magazine Trends à propos des faillites à attendre dans l’Horeca. Et il se pose la question :

N’y a-t-il pas trop de cafés et de restaurants en Belgique ? J’ai bien conscience de parler crûment, mais les économies ont de temps à autre besoin d’une vague d’assainissement. Des entreprises zombies vont disparaître. Est-ce grave ? Pour leur personnel oui, mais pas pour l’économie

Nous voilà donc face à une traduction plus ou moins fidèle du célèbre principe de destruction créatrice formulé par l'économiste Joseph Schumpeter, cette idée que les crises sont inhérentes au système capitaliste et qu’elles permettent de faire progresser l’économie.

Les premiers à réagir ont été des entrepreneurs de l’Horeca. Ils dénonçaient le fait que le rôle d’une banque, une banque publique de surcroît, était de soutenir les entrepreneurs pas de les enfoncer. Des appels au boycott ont même été lancés.

Côté politique, Denis Ducarme au MR parle de honte et demande un recadrage sévère. Pierre-Yves Dermagne au PS, ministre de l’Économie, juge qu’un patron ne devrait pas dire ça. Raoul Hedebouw et le PTB demandent l’audition de Marc Raisière au Parlement.

Le premier qui dit la vérité…

L’économie n’est pas une science exacte. Elle est pétrie d’idéologie. Mais il y a des faits pour soutenir la vision de Marc Raisière. Thierry Neyens, président de la fédération Horeca Wallonie explique dans la Libre, qu’il y a deux fois plus d’établissements Horeca par habitant chez nous qu’en Allemagne. Que nous en avons autant qu’aux Pays-Bas où il y a 6 millions de clients potentiels en plus. Donc oui, il existerait bien des indices d'un problème structurel dans l’Horeca en Belgique. Et oui, cette crise pourrait être un juge de paix.

Marc Raisière n’a donc pas forcément tort. Mais la manière de dire les choses ne passe pas. En pleine crise, vanter les mérites de la destruction créatrice de Schumpeter ça peut marcher à Saint-Moritz ou à Knokke, dans les cercles d’entrepreneurs, mais c’est plus compliqué dans la population générale, ou des milliers de gens souffrent d’un choc extérieur, c’est un à dire un choc qui n’est pas lié à leur bonne ou leur mauvaise gestion des affaires. C’est une erreur de communication manifeste, Marc Raisière s’est d’ailleurs dit désolé.

La fin du capitalisme

Au fait, Schumpeter est un économiste très intéressant, assez inclassable. On a beaucoup retenu sa destruction créatrice et sa défense du capitalisme et des entrepreneurs. Mais on sait moins qu’il était assez pessimiste sur l’avenir du capitalisme. Pour lui, le capitalisme porte en lui-même la destruction créatrice du capitalisme lui-même.

Les entrepreneurs céderont la place aux patrons rentiers. Le capitalisme suscitera, pense-t-il, des réactions de rejet et d’hostilités croissantes dans la population lassée des crises à répétition. Schumpeter pointe notamment le rôle des nouvelles classes moyennes éduquées dans la construction intellectuelle de ce rejet. Cela conduira les démocraties à la création d’États-providence de plus en plus régulateurs, tellement régulateurs que le capitalisme s’effacera au profit d’une forme de socialisme.

Quoi qu’il en soit, si aujourd’hui Marc Raisière peut faire du Schumpeter, c’est parce qu’en 2008, 10 millions de citoyens belges ont payé plusieurs milliards pour que la Banque qu’il gère aujourd’hui ne soit pas victime du mécanisme de Schumpeter.

Marc Raisière est là aujourd’hui à faire du Schumpeter parce que l’État est intervenu pour éviter les conséquences sociales tragiques d’une faillite d’une banque protégée par son statut de "too big to fail", trop grande pour tomber. Exactement le genre de rente de situation dont Schumpeter prévoyait qu’elle allait susciter l’hostilité de la population.

Mais ce qui saute aux yeux c’est que ceux qui vantent Schumpeter et sa destruction créatrice ne sont jamais, jamais, jamais ceux qui en sont victimes.

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