Liberté, égalité, efficacité

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

Si on leur demande leur avis avec insistance, la plupart des gens seraient probablement d’accord pour dire que les inégalités extrêmes sont néfastes, même si un petit nombre de conservateurs est convaincu que le sujet de la redistribution des richesses devrait être interdit dans les discussions publiques.

(Rick Santorum, l’ancien sénateur et candidat à la présidentielle, veut interdire le terme "classe moyenne", qui, selon lui, est "un vocabulaire de jalousie et gauchiste". Qui l’eût cru ?). Mais que peut-on y faire ?

La réponse classique dans la politique américaine est "pas beaucoup". Il y a près de 40 ans, Arthur Okun, le premier conseiller économique auprès du président Lyndon Johnson publia un classique intitulé "Egalité et efficacité : le grand compromis", défendant l’idée que redistribuer les revenus des riches aux pauvres fait du mal à la croissance économique. L’ouvrage d’Okun a donné le ton pour quasiment tous les débats qui ont suivi : les libéraux pouvaient prétendre que les coûts d’efficacité de la redistribution étaient faibles alors que les conservateurs défendaient l’idée qu’ils étaient importants, mais tout le monde savait que faire quoi que ce soit pour réduire les inégalités aurait au moins quelques effets négatifs sur le produit intérieur brut.

Mais il semble que ce que tout le monde savait n’est pas vrai. Prendre des mesures pour réduire les inégalités extrêmes de l’Amérique du 21ème siècle augmenterait probablement, sans la réduire, la croissance économique.

Commençons par les preuves.

Il est bien connu que les inégalités de revenus changent grandement selon les pays développés. Notamment, le revenu disponible aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne est distribué de façon bien plus inégale que ce qu’il n’est en France, en Allemagne ou en Scandinavie. Il est moins connu que cette différence est avant tout le résultat des mesures des gouvernements. Les données rassemblées par le Luxembourg Income Study (avec lequel je vais faire équipe à compter de cet été) démontre que le revenu premier – les revenus des paies, salaires, des biens etc… – est distribué de façon très inégale dans presque tous les pays. Mais les impôts et les transferts (des aides en liquide ou du même genre) réduisent ces inégalités sous-jacentes à des degrés divers: un petit peu en Amérique mais pas beaucoup, bien davantage dans d’autres pays.

Ainsi est-ce que le fait de réduire les inégalités grâce à la redistribution a un impact négatif sur la croissance économique ? Pas selon deux études qui font date, réalisées par des économistes du Fonds Monétaire International, qui est loin d’être un groupe gauchiste. La première étude s’est préoccupée des relations historiques entre les inégalités et la croissance, et a estimé que les nations avec des inégalités de revenus relativement faibles s’en sortent mieux pour parvenir à une croissance économique durable plutôt que des sursauts occasionnels. La seconde, publiée le mois dernier, s’est directement occupée des effets de la redistribution des revenus, et a découvert que "la redistribution semble généralement bénigne en termes d’impact sur la croissance".

En bref, le grand compromis d’Okun semble ne pas être un compromis du tout. Personne ne propose que l’on devienne Cuba, mais déplacer les mesures américaines vers les normes européennes augmenteraient certainement notre efficacité économique, sans la réduire.

A ce moment-là, quelqu’un va forcément dire "Mais est-ce que la crise en Europe ne montre pas les effets destructeurs de l’état providence ?" Non. L’Europe paie le prix fort pour avoir créé une union monétaire sans union politique. Mais à l’intérieur de la zone euro, les pays qui pratiquent une forte redistribution ont, en fait, plutôt bien survécu à la crise, bien mieux que ceux qui en font moins.

Mais de quelle manière les effets de la redistribution sur la croissance peuvent-ils être bénins ? Est-ce qu’une aide généreuse aux pauvres réduit leur motivation à travailler ? Est-ce que les impôts sur les riches réduit leur motivation à devenir riche ? Oui et oui – mais les motivations ne sont pas les seules choses en question. Les ressources comptent également – et dans une société fortement inégale beaucoup de gens n’en ont pas.

Pensons, notamment à ce slogan toujours populaire qui veut que l’on cherche l’égalité des chances, pas l’égalité des revenus. Cela peut paraître sensé à des gens qui n’ont aucune idée de la vie que mènent des dizaines de millions d’Américains ; mais pour ceux qui ont le sens des réalités, c’est une plaisanterie cruelle. Presque 40% des enfants américains sont pauvres ou tout proches du seuil de pauvreté. Pensez-vous vraiment qu’ils ont un accès identique aux études et à l’emploi que les enfants des plus riches ?

En fait, les enfants aux revenus les plus faibles sont moins susceptibles de terminer l’université que leurs homologues les plus aisés, et le fossé s’élargit rapidement. Et ce n’est pas néfaste seulement pour ceux qui n’ont pas la chance d’être né avec les bons parents ; cela représente un gâchis gigantesque et en augmentation de potentiel humain – un gâchis qui joue certainement comme un boulet puissant mais invisible sur la croissance économique.

Ceci dit, je ne veux pas prétendre que s’occuper des inégalités de revenus aiderait tout le monde. Les très riches perdraient davantage à cause d’impôts plus élevés que ce qu’ils gagneraient grâce à une meilleure croissance économique. Mais il est très clair que s’attaquer aux inégalités serait une bonne chose, pas seulement pour les pauvres, mais pour la classe moyenne (pardon Sénateur Santorum).

En bref, ce qui est bon pour le 1% n’est pas bon pour l’Amérique. Et il n’y a pas d’obligation à ce que nous vivions un nouvel Age Doré si nous ne le souhaitons pas.

Paul Krugman

 

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