Les plus grands perdants

Mais si les républicains ont peut-être perdu cette manche, les chômeurs ont perdu davantage : les allocations étendues n’ont pas été renouvelées ce qui veut dire que 1,3 million d’employés vont voir leurs allocations sabrées à la fin de ce mois, et bien davantage verront leurs allocations s’éteindre dans les mois qui suivent. Et si l’on regarde plus loin – si l’on regarde ce qui s’est passé depuis que les républicains ont pris le contrôle de la Chambre des Représentants en 2010 – l’on voit un triomphe de l’idéologie anti gouvernementale qui a eu des effets destructeurs énormes sur les travailleurs américains.

Tout d’abord, quelques faits sur les dépenses du gouvernement.

L’une des choses les plus remarquables à propos du discours politique américain en cette fin d’année 2013, c’est cette conviction ancrée parmi les conservateurs que l’ère Obama a été marquée par une augmentation incroyable en termes de dépenses du gouvernement. Pourquoi sont-ils persuadés que ces dépenses ont augmenté en flèche ? Bon, il est vrai qu’un des nouveaux programmes les plus importants – l’Affordable Care Act – prend effet. Mais il n’est pas aussi important que ce que les gens imaginent. Une fois que l’Obamacare sera complètement mis en œuvre, le Congressionnal Budget Office estime qu’il ajoutera seulement trois pourcent aux dépenses fédérales générales. Et si l’on demande aux gens qui se plaignent de l’augmentation des dépenses gouvernementales de quel autre programme ils parlent, il y a un blanc dans la conversation.

Ceci dit, les véritables chiffres montrent que lors de ces trois dernières années, nous avons vécu dans une ère de rétrécissement gouvernementale encore jamais vue. Les emplois gouvernementaux sont fortement en baisse ; il en est de même pour les dépenses gouvernementales totales (y compris pour les gouvernements des états et locaux) qui ont chuté de presque 3 pourcent depuis 2010 et d’environ 5 pourcent par habitant, si l’on tient compte de l’inflation.

Et lorsque je dis que c’est sans précédent, c’est exactement ce que je veux dire. Il faut remonter aux années 1950 pour retrouver quelque chose qui ressemble aux coupes gouvernementales récentes, et probablement à la démobilisation qui a suivi la Seconde Guerre Mondiale.

Sur quoi portent les coupes ? Le tableau est complexe, mais les coupes les plus évidentes ont eu lieu dans l’éducation, les infrastructures, la recherche et la protection de l’environnement. Alors que le Recovery Act (la relance Obama) était en vigueur, le gouvernement fédéral a apporté une aide significative à l’éducation à échelle locale et de chaque état. Puis l’aide s’en est allée et les gouvernements locaux ont commencé à se séparer de centaines de milliers d’enseignants. A cela s’est ajouté le fait que les investissements publics ont chuté fortement – tellement fortement que bon nombre d’observateurs en parlent comme d’un "effondrement" - puisque les états et gouvernements locaux annulaient des projets de transport et remettaient à plus tard l’entretien des locaux. Des chercheurs, comme ceux du National Institutes of Health ont également été fortement touchés par des baisses. Et il y a eu une baisse très importante sur la protection des territoires et de l’eau.

Voici les trois choses qu’il vous faut savoir à propos de ces coupes brutales.

Tout d’abord, elles n’étaient pas nécessaires. L’establishment de Washington a peut-être fait de l’hyperventilation à propos de la dette et des déficits, mais les marchés n’ont jamais montré la moindre inquiétude quant à la valeur de crédit des Etats-Unis. En fait, les coûts d’emprunts sont restés à des taux bas presque record.

Deuxièmement, ces coupes ont provoqué des dommages gigantesques à court terme. Les défenseurs d’un gouvernement peu présent aiment affirmer que réduire les dépenses du gouvernement encourage les dépenses privées – et lorsque l’économie est en plein essor, cela est vrai. Cependant, les dernières coupes se sont produites au pire moment possible, au lendemain d’une crise financière. Les familles luttaient pour se dépêtrer de dettes accumulées lors de la bulle immobilière ; les entreprises étaient réticentes à investir étant donné la faiblesse de la demande des consommateurs. Dans ces conditions, les coupes gouvernementales ont simplement fait gonfler les rangs des chômeurs – et avec la chute des revenus des familles, les dépenses des consommateurs ont chuté elles aussi, aggravant les dégâts.

Il en résultat une crise de l’emploi en Amérique encore plus profonde et durable. Ces coupes dans les dépenses du gouvernement sont la raison principale pour laquelle nous avons toujours un fort taux de chômage, plus de cinq ans après la chute de Lehman-Brothers.

Finalement, si l’on regarde ma liste des secteurs dans lesquels les coupes ont été les plus fortes, l’on remarque qu’elles ont surtout à voir avec un investissement sur l’avenir. Nous ne regardons donc pas uniquement des dégâts à court terme, il s’agit également de dégradations à long terme de nos perspectives, renforcées par les effets corrosifs d’un fort taux de chômage qui perdure.

A propos de cet accord budgétaire : oui, c’est une petite victoire pour les démocrates. C’est peut-être également un petit pas vers une politique plus saine, avec certains républicains qui rejettent, au moins pour un temps, la notion qu’un parti qui ne contrôle ni la Maison Blanche ni le Sénat peut néanmoins obtenir ce qu’il veut grâce au chantage.

Mais si l’on voit plus grand, c’est l’image d’années de mesures totalement destructrices, imposant des souffrances gratuites aux employés américains. Et cet accord ne fait pas grand-chose pour changer quoi que ce soit à cet état de fait.

Paul Krugman

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