Les inégalités sociales ont-elles augmenté en Belgique?

C’est une question politiquement très sensible. Malheureusement, les inégalités et leurs évolutions sont très compliquées à objectiver pour les économistes et bien sûr pour les journalistes.

L’idée très répandue est que les inégalités de revenus ont augmenté. Que les riches sont toujours plus riches et les pauvres plus pauvres. Ce sentiment d’injustice est à l’origine d’un malaise social important, d’une crise de confiance dans le modèle économique dominant et même une crise de la démocratie.


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Cette croyance ne vient pas de nulle part. Dans beaucoup de pays différents indicateurs et études montrent en effet une croissance des inégalités. C’est ce que montrent les travaux de l’Économiste français Thomas Piketty qui a replacé cette question au premier plan.

La principale qualité de son travail est d’observer l’évolution des inégalités sur un temps long (parfois depuis la Première Guerre mondiale) et dans plusieurs pays du monde. Il mesure les inégalités de revenus, mais aussi les inégalités de patrimoine (ce qui est encore plus compliqué). Il s’est associé avec beaucoup de chercheurs pour mettre au point une base de données mondiale. Le WID (World Inequality Database).

Le principal constat de ces chercheurs du WID est que les inégalités augmentent partout. Surtout en Asie (Inde, Chine) et aux États Unis. En Europe, le phénomène est aussi à l’œuvre. Mais il est d’une ampleur moindre.

Qu’en est-il de la Belgique ?

Objectiver les inégalités est très compliqué. Il n’est pas simple d’obtenir des données sur les revenus (de la part de l’administration fiscale notamment). Il est encore plus difficile d’avoir une idée de la réalité des patrimoines. C’est particulièrement le cas en Belgique. C’est pour ça que le travail de Thomas Piketty n’est pas transposable littéralement chez nous. C’est pourtant ce que tentent de faire certains économistes comme le professeur de la KUL André Decoster. Nous reviendrons sur ses travaux plus tard.

À défaut de données solides sur les revenus et les patrimoines, il faut se rabattre sur des enquêtes en face-à-face. Des enquêteurs questionnent un échantillon de la population afin de connaître la réalité de revenus (salaires, loyers, dividendes, allocations sociales…). C’est Statbel (anciennement l’institution nationale des statistiques) qui mène ces questionnaires sur base de protocoles européens. Cette grande enquête sur les revenus, c’est l’enquête SILC (Enquête sur les revenus et les conditions de vie).

Vous prendrez bien un Gini ?

Cette enquête permet d’obtenir un tas de données précieuses. Elle permet de calculer le coefficient de Gini. Il s’agit d’un nombre variant de 0 à 1. Zéro signifie l’égalité parfaite et 1 signifie une inégalité parfaite (par exemple un seul salarié dispose de tous les revenus et les autres n’ont aucun revenu). Il permet de comparer tous les pays ou ce Gini est calculé. Voici le résultat, tiré ici d’une étude l’IWEPS (Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique) pour l’année 2016.

Comme on le voit, la Belgique à un coefficient de Gini très faible. Un des plus faibles des pays européens, et parmi les plus faibles des pays développés. On observe par contre que les inégalités sont légèrement moins fortes en Flandre qu’en Wallonie et surtout plus élevées à Bruxelles. Ailleurs dans le monde, l’indice de Gini est souvent beaucoup plus élevé qu’en Europe. A titre de comparaison, alors que l’indice de Gini est de 0.63 en Afrique du Sud (le pays le plus inégalitaire du monde) il est de 0.25 en République Tchèque (un des pays les plus égalitaires au monde).

Quelle évolution ?

Dans plusieurs pays cet indice grimpe en flèche au cours des dernières décennies. C’est notamment le cas aux États-Unis ou en Allemagne. Cela confirme les courbes de Piketty. En Belgique rien de tel, le niveau d’inégalité est plutôt stable.

Si l’on revient plus loin encore dans le temps. On remarque la même stabilité. On observe des changements mineurs du Gini belge de 0,257 en 1983 à 0,264 en 2016. Cela ne veut pas dire que les inégalités n’ont pas du tout augmenté. Il faut être précis, cela veut dire que l’indice de Gini ne mesure pas d’évolution importante. À l’inverse de ce que l’on peut observer aux États-Unis ou au Royaume-Uni par exemple.

L’indice de Gini est un baromètre à manier avec précaution. Car il comporte des biais. Comme nous l’avons expliqué, il s’agit d’une enquête menée en face-à-face sur base d’un questionnaire type. Comme toute enquête déclarative, on peut supposer que certains citoyens ne déclarent pas tous leurs revenus.

Autre biais : l’enquête parvient assez mal à prendre en compte les extrêmes. C’est-à-dire les personnes les plus précarisées et les plus riches. Or, les personnes les plus riches possèdent potentiellement une part importante des revenus. Une mauvaise représentation peut donc avoir un impact important sur les résultats de l’enquête et donc sur la représentation des inégalités.

L’indice de Gini, c’est un peu comme les tests de pollutions automobiles en laboratoire. Ils permettent de comparer différents pays sur une base identique. Par contre, il montre beaucoup de limites pour appréhender toute la complexité de la réalité.

Les travaux de Decoster

C’est pour cette raison que Thomas Piketty – et d’autres économistes avec lui – estime qu’il faut aller plus loin que ces enquêtes et mesurer les revenus et patrimoines sur base de données fournies par les différentes sources (comptes nationaux, données issues d’enquêtes, données fiscales portant sur les revenus et les patrimoines, classements de fortunes).

C’est possible en France ou aux États-Unis par exemple. Mais beaucoup plus compliqué dans certains pays comme la Belgique. Il y a donc chez nous une sorte de vide concernant la mesure des inégalités de revenus et de patrimoines. Un vide que le professeur André Decoster de la KUL tente de combler.

André Decoster a eu bien du mal à appliquer la méthode de Piketty, car les revenus bruts ne sont pas publiés par l’administration fiscale. André Decoster ne dispose que du revenu net imposable. De plus il n’existe pas de cadastre des patrimoines et des fortunes. Il doit donc appliquer des corrections et faire des hypothèses.

Tant bien que mal il y parvient. Voici son résultat : en bleu, l’évolution de la part de richesse captée par les 10% des plus riches ; en rouge, la part captée par le décile le moins élevé ; en gris enfin, la part captée par le 1% le plus riche.

De ces travaux, André Decoster conclut : "Après correction, on ne prouve pas que les parts de revenus les plus élevées en Belgique ont augmenté au cours des 25 dernières années. À l’inverse d’analyses similaires menées au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Allemagne et, dans une moindre mesure, en France et aux Pays-Bas, on ne constate pas une nette augmentation de la part des revenus du décile supérieur. En outre, l’augmentation significative de la part des revenus du top 1% dans de nombreux pays, ne peut pas être facilement reproduite pour la Belgique".

André De Coster compare ensuite deux hypothèses de reconstitution des données sur les revenus qu’il opère avec d’autres pays européens. Et il constate là encore une relative stabilité. En rouge donc, les deux hypothèses « à la Piketty » de la part des revenus des 10% les plus riches. André Decoster estime que celle du milieu, la plus stable est la plus réaliste.

André Decoster conclut de ses travaux : "Il n’y a pas d’augmentation flagrante de l’inégalité en Belgique". Chaque mot est important dans cette conclusion de Decoster. Pas d’augmentation flagrante. Cela ne veut donc pas dire qu’il n’existe pas d’augmentation de l’inégalité. Il reconnaît manquer de données pour affiner son diagnostic.

La Belgique pays égalitaire ?

Ce que l’on peut dire avec une grande certitude c’est que nous faisons partie des pays d’Europe, et du monde, relativement égalitaires. Nous pouvons aussi avancer que, sur base des travaux les plus avancés en la matière, il n’y a pas d’évolution marquante dans l’évolution des revenus comme on l’observe par exemple au Royaume-Uni depuis les années 80 ou en Allemagne depuis le début des années 2000.

La Belgique est relativement stable dans la répartition des revenus entre les plus riches et les plus pauvres. Le taux de pauvreté (60% du revenu médian) est lui aussi plutôt stable (environ 16% de la population belge).

Mais il faut rester prudent. Les revenus du patrimoine sont particulièrement mal connus en Belgique par rapport à d’autres pays. D’autres indicateurs montrent que les inégalités ont progressé. C’est ce que montre le chercheur de l’UCL Christian Valenduc dans un courrier du CRISP. Il montre que les salaires réels nets progressent peu. Il montre aussi que la part du revenu national qui revient aux particuliers est en baisse, à l’avantage de celle qui échoit aux entreprises et à l’État. Mais l’effet redistributif de l’impôt parvient à contenir en bonne partie la hausse de l’inégalité des revenus. Outre la redistribution effectuée par l’Etat, Christian Valenduc pointe d’autres éléments expliquant cette « résistance » belge aux inégalités : le processus de négociation des salaires (avec l’indexation automatique), le taux de syndicalisation et le salaire minimum.

Voilà ce que permettent aujourd’hui de dire les indicateurs statistiques. Bien évidemment, ils ont bien du mal à traduire la réalité sociale dans toutes ses dimensions. Plus encore, ils reflètent assez mal le sentiment d’injustice des plus précaires soumis aux sollicitations incessantes du consumérisme ambiant. Les statistiques et les données récoltées nous permettent seulement de conclure que la Belgique a été relativement épargnée par la hausse des inégalités que l’on observe un peu partout dans le monde.

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