Les experts, ces nouveaux gladiateurs

“Si ça continue comme ça, vous n’aurez plus aucun expert la prochaine fois”. C’est le message qu’a fait passer le virologue Marc Van Ranst face à l’hostilité grandissante d’une partie de la population. Marc Van Ranst expliquait qu’il était sous escorte policière, régulièrement l’objet de menace, de harcèlement téléphonique. Il faut dire qu’il est très présent dans les médias et n’hésite pas à se montrer offensif sur les réseaux sociaux. Mais d’autres experts qui conseillent les autorités reçoivent eux aussi des menaces parfois jusqu’à leur domicile privé. Derrière le cas particulier de Marc Van Ranst, les experts subissent une hostilité grandissante dans l’opinion.

Comment en est-on arrivé là ?

D’abord, il faut souligner que les experts comme Marc Van Ranst, ne sont pas des fonctionnaires. Ils ne sont pas issus de l’administration publique, du SPF santé. Ce sont des chercheurs, des médecins, des professeurs que le pouvoir est allé chercher dans l’urgence pour faire face aux conséquences de la première vague. C’est le premier constat. Le politique n’a pas voulu ou pas pu compter sur les experts de l’administration. Les Erika Vlieghe, Marc Van Ranst, Geerts Molenberghs, Mathias de Watripont ne sont pas des fonctionnaires. C’est d’abord ça le contexte du message de Marc Van Ranst, si ça continue à être aussi difficile, il est possible que plus grand monde ne réponde à l’invitation du politique. C’est d’ailleurs ce qu’on a déjà pu voir à l’œuvre côte francophone avec les défections de Marius Gilbert ou d’Emmanuel André.

Un Etat faible

Pourquoi c’est difficile ? Car chez nous les experts qui conseillent les autorités sont dans une position qu’ils n’auraient jamais dû avoir. Ils ont été appelés en urgence il y a un an, face à une administration faible, une ligne de commandement éclatée entre région et fédéral, un gouvernement en affaires courantes, une ministre de la santé en burn-out.

Dans cet Etat faible gouverné par un exécutif faible, ils ont plus que sauvé les meubles. Et puis tout d’un coup, à la fin du printemps passé, ils se sont retrouvés au milieu d’une bataille digne du colisée de Rome. Avec le déconfinement, la faiblesse de l’Etat s’est transformée en champ de bataille. Les voilà, nos experts, à négocier avec des lobbys et ou des politiques qui parlaient le langage du rapport de force, brut. Là où la mauvaise foi est la règle, là où un argument scientifique est une opinion comme une autre.

Morituri te salutant

Depuis l’été, on n’est jamais vraiment sorti de cette bataille. Quand aujourd’hui le Gems, le groupe d’experts officiel, produit un rapport, les experts savent qu’il ne va pas faire l’objet d’une analyse rationnelle et prudente. Non, il va faire l’objet d’un dépeçage en règle au Comité de Concertation. Dans cette arène, chaque parti envoie ses gladiateurs. Morituri te salutant, chaque gladiateur fait valoir ses intérêts, en suivant le vent changeant de ce qu’ils pensent être l’état de l’opinion.

Tout ceci les a sans doute poussés nos experts à se montrer très stricts dans leurs recommandations. Ils ont intégré le fait qu’ils faisaient partie d’une bataille politique, à endosser une armure, à prendre une épée. Eux aussi sont devenus, malgré eux, des gladiateurs. C’est particulièrement le cas de Marc Van Ranst qui n’a pas hésité à manier le glaive en public.

En retour, une partie des politiques francophones, le MR en tête, les a dénoncés à l’opinion dès l’été passé. “Regardez ! Ils ont des boucliers et des glaives", "Ils prennent notre place", "Ils dirigent à notre place", en oubliant bien sûr de préciser qu’ils ont sorti le glaive en premier, les forçant à descendre dans l’arène. On a pu observer une chose pareille dans les Etats-Unis de Donald Trump, où le docteur Anthony Fauci a dû lui aussi prendre le glaive face au Gladiateur qui sévissait à la Maison blanche.

Pour peu, on pourrait presque croire à un plan machiavélique. Mais, la réalité est sans doute beaucoup moins glorieuse. Cette position anormale, d’expert-gladiateur est d’abord le résultat de la faiblesse de l’Etat et de la lâcheté de certains politiques. La lâcheté de ceux qui trouvent dans les experts le moyen idéal de se défausser et de ne pas assumer leurs responsabilités dans cette crise historique.

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