Les assassins de Medicare

Paul Krugman.
Paul Krugman. - © Capture d'écran.

Pendant la campagne, Donald Trump a souvent promis d’être un républicain différent, un républicain qui représenterait les intérêts des électeurs de la classe ouvrière qui dépendent des programmes gouvernementaux les plus importants.

"Je ne toucherai pas à la Sécurité Sociale comme n’importe quel autre républicain et je ne toucherai pas non plus à Medicare ou Medicaid", déclarait-il sous le gros titre "Pourquoi Donald Trump ne touchera pas à vos allocations". Bien entendu, c’était un mensonge. Celui qui a été nommé dans l’équipe de transition pour ce qui a trait à la Sécurité Sociale est un avocat de longue date de la privatisation, et tout semble indiquer que l’administration à venir se prépare à assassiner Medicare, en le remplaçant par un système de coupons, qui peuvent être utilisés pour souscrire à une assurance privée. Ah, et elle va probablement relever l’âge d’éligibilité de Medicare également.

Il est donc important de ne pas laisser se produire ce tour de passe-passe avant que l’on ne se rende compte de quoi que ce soit. Il faut au moins parler de trois arguments en particulier, et en parler le plus fort possible. Tout d’abord, une attaque à l’encontre de Medicare sera l’une des violations de promesses de campagne les plus éhontées de l’histoire. Certains lecteurs se souviennent peut-être de la tentative de George W. Bush de privatiser la Sécurité Sociale, affirmant qu’il avait un "mandat" populaire de la part des électeurs en dépit d’avoir basé sa campagne sur des sujets entièrement différents. Ce n’était vraiment pas terrible, mais ça, c’est bien pire encore – et pas seulement parce que Trump a perdu le vote populaire d’une assez forte proportion, ce qui rend toute idée de "mandat" assez bizarre. Le candidat Trump a présenté des vues qui sont à l’exact opposé de celles que le Président Trump nouvellement élu semble souhaiter de ses vœux, affirmant être un économiste populiste défendant la classe ouvrière (blanche). Et aujourd’hui il va détruire un programme qui est crucial pour cette classe ?

Ceci m’amène à mon second argument : même si Medicare est un programme essentiel pour une grande majorité d’américains, il est particulièrement important pour les électeurs blancs de la classe ouvrière qui ont soutenu Trump le plus fortement. En partie parce que les bénéficiaires de Medicare sont plus blancs, et de manière considérables, que le pays dans son ensemble, justement parce qu’ils sont plus âgés et que cela reflète la démographie d’une époque ancienne.

Au-delà de ça, voyons ce qui se passerait si Medicare n’existait pas. Certains américains plus âgés pourraient probablement conserver leur couverture santé en conservant leur emploi qui propose une telle couverture. Mais cette option ne serait possible, et de loin, qu’à ceux qui ont beaucoup de diplômes : le nombre de seniors au travail est en forte corrélation avec le niveau d’études, en partie parce que ceux qui sont fortement diplômés sont en meilleure santé que ceux qui le sont moins et en partie parce que leurs emplois nécessitent moins d’efforts physiques. Les seniors de la classe ouvrière resteraient sur le bord de la route, sans aucune possibilité d’être soignés de la façon dont ils en ont besoin.
Pourtant, n’est-il pas nécessaire de toucher à Medicare ? Non – et voici mon troisième argument. Les gens comme le Président de la Chambre, Paul Ryan, ont souvent réussi à embrouiller les média et à leur faire croire que leurs efforts pour démanteler Medicare et les autres programmes sont motivés par des inquiétudes économiques tout à fait valides. Ce n’est pas le cas.

Il est évident depuis longtemps que Medicare est, en fait, bien plus efficace que les assurances privées, pour la raison majeure que Medicare ne dépense pas de fortes sommes en frais généraux et en marketing, et, bien entendu, qu’il n’y a pas besoin de faire de la place pour des profits.

Ce que peu de gens savent, c’est que les mesures incluses dans l’Affordable Care Act, également connu sous le nom d’Obamacare, pour économiser sur les coûts, , ont un énorme succès dans leur effort de "renverser la tendance" – à savoir de garder le contrôle de l’augmentation sur le long terme des dépenses de Medicare. En fait, depuis 2010, les dépenses de Medicare par bénéficiaire n’ont augmenté que de 1,4 pourcent par an, moins que le taux d’inflation. Ce succès est l’une des raisons principales pour lesquelles les prévisions budgétaires sur le long terme se sont fortement améliorées. Pourquoi, donc, tenter de détruire ce programme à succès, et qui fonctionne mieux aujourd’hui que jamais dans un nombre important de domaines ? La réponse principale, pour des gens comme Ryan, c’est que Medicare est dans l’œil du cyclone justement à cause de son succès : il serait très utile pour des opposants d’un gouvernement de se débarrasser d’un programme qui montre très clairement que le gouvernement a le pouvoir d’améliorer la vie des gens. Et il y a ce bonus supplémentaire à la privatisation de Medicare : cela créerait énormément d’opportunités pour des profits privés, gagnés sur des dollars qui auraient pu être utilisés pour proposer des soins de santé.

En résumé, privatiser Medicare serait la trahison d’une promesse centrale de la campagne de Trump, cela trahirait notamment les intérêts du bloc d’électeurs qui pensait qu’il avait trouvé son défenseur, et cela serait une mesure terrible. L’on pourrait penser que tout ceci tuerait l’idée dans l’œuf. Et que cette tentative va, en fait, échouer – tout comme la privatisation de la Sécurité Sociale en 2005 – si les électeurs se rendent compte de ce qui se passe. Aujourd’hui, il est crucial de s’assurer que les électeurs se rendent bien compte de ce qui se passe. Et ce n’est pas que le travail des politiques. C’est également une chance pour les média, qui ont lamentablement échoué pendant la campagne, de commencer à faire leur travail.

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