Le dernier des CVP

Philippe Walkowiak
Philippe Walkowiak - © RTBF

La carrière "belge" de Jean-Luc Dehaene s'était arrêtée en juin 1999. Le monde politique a beaucoup changé et l'heure où le CVP forçait les compromis paraît révolue.

Dans l’Histoire politique belge, Jean-Luc Dehaene restera donc comme le dernier Premier Ministre CVP. Il l’était déjà avant sa mort. Yves Leterme ou Herman Van Rompuy ont certes bien occupé le 16 après lui mais ils étaient CD&V et la Belgique n’était plus tout à fait la même.

Pur produit social-chrétien flamand

Fils de bonne famille brugeoise, un peu en opposition avec son milieu familial plutôt francophone, qui l’enverra faire ses candidatures aux Facultés Notre-Dame de Namur, Jean-Luc Dehaene rebelle dans les années 68, très à gauche dans sa famille politique, à la tête des Scouts Catholiques, au bureau des CVP Jongeren puis dans les cabinets ministériels.

Ministre des années Martens-Gol, artisan de réformes de l’Etat et du revirement des alliances en 1988 (Sire, donnez-moi cent jours !) et enfin Premier Ministre, sans l’avoir cherché mais surtout parce que le CVP ne voulait plus de Wilfried Martens.

Homme du CVP, il sera resté fidèle à l’adage : ce qui est bon pour le CVP est bon pour la Flandre et ce qui est bon pour la Flandre est bon pour la Belgique.

On en aura l’illustration lors de la négociation des lois de financement des Communautés en 1988 lorsqu’il roulera les Francophones (Spitaels, Moureaux, Deprez) dans la farine sur l’argent destiné à la Communauté Française. Il s’était entouré d’experts qui eux, maniaient les ordinateurs (les Toshiba boys) là où PS et PSC en étaient aux calculettes.

Une intelligence rare

Il se fait que le début de ma carrière de Wetstraatjournalist a coïncidé avec son arrivée au 16. Ce fut le plan global pour entrer dans l’euro, les grèves et manifestations, la mort de Baudouin et Albert sur le trône, une réforme de l’Etat, les affaires politico-judiciaires, le Rwanda, les enlèvements d’enfants, l’évasion du Dutroux jusqu’à la crise de la dioxine. Des années que par la force des choses, j’ai partagé avec lui du cheval mécanique de Dallas à la vodka du Kazakhstan au dîner improvisé au milieu du désert de l’Atacama en passant par les nuits brumeuses devant les grilles de Val Duchesse, les conférences de presse laconiques et borborygmiques au 16 ou les conversations sur le Club brugeois ou la taille des chicons. Le tout émaillé de discussions sur l’état du pays, son évolution ; pragmatique, il a toujours dit que la réforme de l’Etat était en Belgique un mouvement perpétuel. Il savait choisir le timing de son action, comprendre tous les arcanes d'un problème et en bon fils de psychiatre, cerner la personnalité réelle des négociateurs pour trouver où se trouvait le compromis.

Le compromis, il l’aura élevé au rang de beaux-arts. Si la Belgique institutionnelle est aujourd’hui incompréhensible pour un esprit normalement constitué, c’est en grande partie aux talents de plombier de l’impossible de Jean-Luc Dehaene qu’on le doit.

Sa carrière fédérale s’est terminée il y a 15 ans déjà ; on tentera bien de le rappeler pour réparer la fuite institutionnelle de BHV mais il n’avait plus le bon mode d’emploi. Le CVP n’existait plus.

 

Philippe Walkowiak

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