Lampedusa n'est pas dans l'Union européenne

La chronique d'Anne Blanpain
La chronique d'Anne Blanpain - © RTBF

On a tous connu ces moments où l'on se dit : "Tiens j'ai déjà vécu cette situation, cette scène."

La guéguerre entre l'Italie et la Commission à propos des milliers de Tunisiens arrivés sur l'île de Lampedusa en rappelle tellement d'autres. Et le contexte, lui, est toujours le même. Que le pays qui se retrouve en première ligne de l'arrivée d'exilés se débrouille.

A la limite, si ce pays insiste vraiment beaucoup, les Européens lui fourniront un peu d'argent, quelques experts, quelques policiers mais au-delà de cette aide marginale, ce qui se passe sur l'île de Lampedusa ne semble pas intéresser le reste de l'Union.

On a bien entendu l'Italie appeler à l'aide, on a bien entendu la Commission réagir en disant qu'elle était prête à aider, on a bien entendu quelques eurodéputés appeler à un sommet extraordinaire (et devinez de quel pays viennent ces eurodéputés qui demandent des mesures d'urgence ?) mais en deux jours, très peu de solidarité de la France, pas un mot de l'Allemagne, de la Grande-Bretagne et d'autres.

Tout se passe comme si Lampedusa n'était pas dans l'Union, comme si les Tunisiens avaient rêvé de traverser la Méditerranée juste pour s'installer à Lampedusa.

Mais nous savons tous que la plupart des ces réfugiés rêvent de la France où certains ont de la famille, dont ils parlent la langue, ils rêvent de la prospérité réelle ou supposée de la Grande-Bretagne, de la Belgique... L'Italie n'est qu'un point d'entrée dans l'Union mais l'Italie n'a qu'à se débrouiller avec ces gens puisque c'est le sol italien qu'ils ont foulé en premier.

De la même manière, la Grèce peut tout juste se débrouiller avec ces réfugiés, et Malte peut crouler sous des milliers de candidats à l'exil. Les pays du nord et du centre de l'Union regardent tout cela avec une certaine condescendance, rappelant que ce sont eux qui affichent le plus haut taux de reconnaissance du statut de réfugié politique. Tout cela mérite d'être souligné mais accorder le statut de réfugié et accueillir en 48h 5000 réfugiés affamés, assoiffés et épuisés sont deux choses différentes.

Et il est sans doute relativement aisé pour les pays du centre de l'Europe, lorsque l'on n'a pas beaucoup de frontières extérieures de critiquer les pays qui se trouvent en première ligne.

L'Italie et la Commission ont sans doute tort de se disputer car ils tirent les mêmes conclusions : il faut se partager le fardeau de cet accueil, il faut que les Européens acceptent de prendre chez eux des candidats à l'exil, de les accueillir tout en prolongeant et en intensifiant l'aide au développement sur place.

Il faut aussi sans doute rediscuter de l'inefficacité des mesures qui transforment l'Union européenne en fortesse. Les solutions ne passeront pas par des "yaka" ou des "on ne peut pas accueillir toute la misère du monde" mais, ce qui frappe ici, c'est de voir que les Européens ont fait de l'asile et de l'immigration, une politique commune mais que, d'années en années, ils détournent pudiquement le regard quand l'un d'entre eux doit gérer l'arrivée de ceux que toute l'Union européenne fait rêver.

Alors oui, l'Italie a régulièrement repoussé à la mer des embarcations bourrées jusqu'à la gueule de réfugiés, sans laisser l'occasion à ces hommes et à ces femmes de déposer leur demande de protection internationale à laquelle certains ont droit.

Bien sûr, on sait qu'à Malte, les conditions d'accueil ne sont pas toujours idéales.

Bien sûr, la Grèce ne fait rien pour accueillir dignement les exilés qui sont, à leur arrivée, maltraités, parfois battus. La Cour européenne des droits de l'homme a d'ailleurs condamné récemment la Belgique. Notre pays s'appuyait sur un réglement européen (appelé Dublin II) qui prévoit que l'exilé doit présenter sa demande d'asile dans le pays par lequel il est entré sur le territoire de l'Union.

Mais la Cour a estimé que la Belgique n'aurait pas dû renvoyer un réfugié afghan en Grèce sachant qu'il risquait d'être mal traité. D'autres Etats membres ont immédiatement suspendu le renvoi d'exilés vers la Grèce, en attendant qu'Athènes mette en place des conditions d'accueil plus dignes. Autant vous dire que le gouvernement grec qui n'a aucune envie de voir revenir tous les candidats à l'exil en Grèce ne se presse pas pour respecter ses engagements internationaux. 

Certains ministres expliquent alors que si ça continue, ils demanderont la suspension de la Grèce de l'espace Schengen qui prévoit la disparition des contrôles aux frontières.

Les mêmes se demandent si ça a encore un sens de passer des jours, des nuits parfois à discuter d'une politique commune d'asile et d'immigration qui ne fonctionne pas.

Avec un grand risque, voir ces mêmes pays remettre en place des contrôles aux frontières pour éviter que les candidats à l'exil circulent dans l'Union. Des contrôles qui forcément ne pourraient pas se limiter aux clandestins mais qui remettrait en cause l'espace Schengen et donc la libre circulation des personnes, qui est pourtant l'un des piliers de l'Union européenne.

Anne Blanpain

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK