La technique du super menteur

La technique du super menteur
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Il y a bien longtemps, vous-savez-qui a proposé que ceux qui se chargent des propagandes appliquent la technique du "gros mensonge" : rendre leurs mensonges tellement énormes, tellement flagrants qu’ils seraient acceptés car personne ne croirait qu’ils mentent à si grande échelle. Et cette technique fonctionne très bien depuis lors pour les despotes et les gens qui aimeraient bien devenir despotes.  

Mais Donald Trump a trouvé quelque chose de nouveau, que l’on pourrait appeler la technique du "super menteur". Si on les prend un par un, ses mensonges sont de taille moyenne – pas anodins, mais ils n’atteignent pas un niveau de meurtre rituel. Mais les mensonges sont permanents, ils arrivent sans discontinuer et personne n’en parle jamais, ils sont simplement répétés. A l’évidence, il pense que sa stratégie va lui permettre de continuer à clouer le bec aux médias, dans l’incapacité de croire, ou du moins de dire ouvertement, que le candidat d’un parti majeur ment autant.

Et le forum télévisé du "Commandant en Chef" de mercredi soir laisse à penser qu’il a peut-être raison. Avis officiel de non responsabilité : non, je ne suis pas en train de dire que Trump est le nouveau Hitler. Plutôt Mussolini. Mais je m’égare.

Revenons à nos moutons : tous les politiques sont des êtres humains, ce qui signifie qu’ils cachent tous la vérité. (Montrez-moi quelqu’un qui prétend ne jamais mentir et vous aurez alors quelqu’un qui ment). La question est de savoir à quelle fréquence ils mentent et à quel degré.

Ce n’est pas pour enfoncer le clou, mais Hillary Clinton s’est certes montrée méfiante au sujet de ses arrangements concernant ses messages électroniques lorsqu’elle était secrétaire d’état. Mais lorsque l’on regarde ce que ceux qui vérifient les faits de manière indépendante ont à dire là-dessus, après lui avoir attribué la mention de "Mensonges avérés" ou quatre Pinocchios, eh bien c’est remarquablement faible. En gros elle est accusée d’être trop formaliste ou d’en faire trop sur ce sur quoi elle a été blanchie, mais pas du tout d’affirmer des choses qui sont totalement en opposition avec la réalité.

Ah oui et ce n’est quasiment pas traité dans les médias, mais par contre lorsqu’elle affirme que c’est Colin Powell qui lui a conseillé de créer un compte de messagerie électronique privé, c’est…totalement vrai, validé par un email que Powell lui a envoyé trois jours après qu’elle ait pris ses fonctions, contrairement à ce que lui affirme.

Et globalement, son résultat au véritomètre, selon PolitiFact est plutôt bon pour un personnage politique – bien meilleur que n’importe lequel des candidats à l’investiture républicaine, et d’ailleurs, bien meilleur que celui de Mitt Romney lors de la précédente élection.

Par ailleurs, Trump est un cas à part. Il ment sur les statistiques comme le taux de chômage et le taux de criminalité. Il ment sur la politique étrangère : le président Barack Obama est "le fondateur de l’Etat Islamique". Mais par-dessus tout, il ment sur lui-même – et lorsque l’on découvre ses mensonges, il ne fait que les répéter.

L’une des questions évidentes qui est sortie lors du forum de mercredi, c’est de savoir si Trump allait répéter son affirmation célèbre selon laquelle il s’est opposé à la guerre en Irak dès le début. Cette affirmation est fausse et on peut le prouver : ses seules remarques répertoriées d’avant la guerre font état de son soutien à la guerre, et l’entretien qu’il aime à citer pour prouver sa préscience a eu lieu plus d’un an après le début de la guerre. Mais il ne cesse de le répéter malgré tout ; s’il recommençait, comment réagirait Matt Lauer, le modérateur ?

Eh bien il l’a fait, à nouveau – et Lauer, qui a utilisé le tiers de son temps avec Clinton pour parler de ses emails, a laissé couler et est passé à la question suivante.

Pourquoi est-ce apparemment si difficile de mettre Trump face à ses mensonges évidents sous nos yeux ?

Une partie de la réponse tient peut-être au fait que les journalistes sont submergés par le côté délirant de ce qu’ils entendent. Après tout, quelle citation de Trump pourrait être le gros titre pour une analyse des nouvelles de ce qui s’est passé mercredi ? Ses mensonges par rapport à l’Irak ? Le fait qu’il porte Vladimir Poutine aux nues, lui qui "a un taux de satisfaction de 82 pourcent" ? Ses dénigrements de la force militaire des Etats-Unis, dont les commandants en chef, selon lui, ont été "réduits à néant" ?

Il y a également une forte méfiance quant au fait de mettre en exergue des vérités inconfortables. En 2000, lorsque j’ai commencé à écrire cette chronique, on m’a fortement encouragé à ne pas  utiliser le mot "mensonge" à propos des affirmations politiques malhonnêtes de George W. Bush. Si je me rappelle bien, on m’avait dit qu’il n’était pas pertinent d’être aussi direct sur le candidat de l’un des deux partis majeurs. Et quelque chose de similaire pourrait bien se produire maintenant, avec peu de gens dans les médias qui sont prêts à accepter la réalité, qui est que le parti républicain a investi quelqu’un dont les mensonges sont si évidents et fréquents qu’ils s’apparentent aux actes d’un sociopathe.

Pourtant, même cette observation n’explique pas l’asymétrie, parce que certaines de ces mêmes organisations médiatiques qui apparemment trouvent impossible le fait de mettre en exergue les mensonges éhontés et conséquents de Trump n’ont aucun problème à harceler Clinton sans cesse sur des erreurs mineures et des exagérations, ou parfois sur des actions qui étaient parfaitement innocentes. Est-ce du sexisme ? Je n’en sais vraiment rien mais c’est choquant à voir.

Et pendant ce temps, si la question c’est de savoir si Trump peut vraiment sortir indemne de son programme de super menteur, les preuves accumulées mercredi laissent à penser que la réponse est décourageante : à moins que quelque chose ne change, yes, he can.

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