La poutinisation des esprits

L’accord de l’été devenu accord de l’hiver, n’est plus, il a volé en éclats. Seule la réforme de l'impôt des sociétés passera cette année. C’était le projet le plus abouti, le moins contesté (même si la neutralité budgétaire est remise en cause). La N-VA qui en a fait une exigence, sans trop changer de cheval, obtient donc ce qu’elle veut.

Les deux autres mesures, la taxe sur les comptes-titres du CD&V et la défiscalisation des petits jobs du VLD, sont recalées pour l’année prochaine. Ces deux mesures étaient les pièces rapportées de l’accord de l’été, les concessions, les cuillères de sucre pour parler comme Bart De Wever, qui ont permis au CD&V et au VLD de tenter d’exister un peu.

Des projets inaboutis 

Problème: ces deux mesures sont peu réfléchies, criblées de défauts, contestées de partout. Prenez la défiscalisation des petits jobs. Bien sûr, les syndicats sont contre mais vous ne trouverez quasiment personne dans le monde patronal pour la défendre non plus. A part peut-être les Uber et autres Deliveroo.

Toutes les fédérations patronales, toutes, ont jugé que cela créait des distorsions trop fortes, de la concurrence déloyale, que c’était une dérégulation dangereuse du marché. Pourtant, le gouvernement et le VLD en particulier n’ont rien voulu entendre. Et ils n’ont même pas voulu que le parlement prenne le temps d’en parler. Sauf hier, au bout d’un long bras de fer. Le parlement va donc prendre le temps d’évoquer ces deux réformes. Ce n’était pas gagné.

Arrogance et mépris 

Qu’un gouvernement soit miné par les tensions c’est classique, qu’il perde beaucoup de temps pour faire des réformes c’est classique, qu’il considère la Chambre comme un mauvais moment à passer c’est aussi classique. Mais ici on a atteint un degré rare dans l’arrogance et le mépris pour le parlement.

Quand, au micro de Thomas Gadisseux en début de semaine, Jan Jambon se demande “pourquoi l’opposition tente de critiquer les textes puisqu’ils passeront de toute façon”. On dirait du Poutine dans le texte. Poutine qui considère que l'exécutif doit exécuter la volonté du peuple. Rien ne doit s'interposer entre l'exécutif et le "peuple", pas même le parlement, qui est réduit à une simple chambre entérinement. 

Bien sûr, l’opposition est parfois bête, parfois elle fait de la flibuste, et souvent elle n’en sort pas gagnante (il suffit de voir le début de la législature). Mais l’opposition souvent rend un texte meilleur, elle l’attaque, en débusque les faiblesses, elle critique, ce qui permet de se défendre, d’expliquer ses arguments, d’avoir une discussion publique. 

Bêtise ou poutinisation des esprits

Jan Jambon et d’autres avec lui oublient souvent à quoi sert un parlement dans une démocratie représentative. Ça ne sert pas seulement à voter des lois. Ça sert à rendre des comptes devant le peuple représenté par ses élus. Rendre des comptes devant l'ensemble des citoyens, surtout ceux qui ne sont pas d’accord avec vous. Des philosophes comme Kant ou Habermas estiment qu'en démocratie c'est la délibération publique des décisions qui leur donne une légitimé. Voter ne suffit pas.

Si Jan Jambon, qui a été un brillant chef de groupe de l’opposition, oublie ça, il a de quoi désespérer et s'interroger. On est soit face à de la bêtise, soit face à une poutinisation des esprits.

 

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