La pauvreté est devenue banale

En Belgique, la pauvreté est lentement et sûrement devenue un phénomène banal, normal. Nous créons de plus en plus de richesses et d’emplois ces dernières années, mais la pauvreté ne baisse pas, au contraire. Pour le comprendre il faut se plonger dans les statistiques. Malheureusement, le phénomène de la pauvreté est très mal mesuré. Mais en collectant beaucoup de données et en écoutant ceux qui sur le terrain luttent contre la pauvreté, le constat est sans appel : la précarité ne diminue pas, elle a même tendance à augmenter. Généralement on mesure la pauvreté par un seuil, qui est le revenu disponible. On est techniquement pauvre quand il est inférieur à 60% du revenu médian national (seuil de pauvreté). Concrètement en Wallonie un cinquième de la population vit dans un ménage ne disposant pas d’un revenu de 1187 € pour les isolés. Ce cinquième de la population, c’est un chiffre qu’on retrouve souvent dans d’autres indicateurs. Le taux de privation des enfants est ainsi de 21% en Wallonie, c’est-à-dire les enfants qui vivent dans un ménage où ils sont privés de biens de base, comme des vêtements neufs, ou d’au moins un fruit et légume par jour. C’est encore plus le cas à Bruxelles.

Dramatique stabilité

Ces statistiques sont malheureusement, dramatiquement stables. Cela donne un aspect tragique, un air de fatalité à la pauvreté. Or face à la fatalité, il n’y aurait plus que la charité. C’est pourtant totalement faux. La pauvreté est essentiellement un phénomène politique, c’est-à-dire qui découle de l’organisation de la société. Deux exemples. Le nombre de personnes qui vivent du revenu d’intégration a fortement augmenté depuis 2014 en Wallonie et à Bruxelles, plus faiblement en Flandre. C’est lié, en grande partie, à la limitation dans le temps des allocations d’insertion entrée en vigueur cette année-là. La mesure a été décidée sous le gouvernement Di Rupo. Après d’autres mesures visant à réduire l’accès au chômage ont encore été décidées par le gouvernement Michel.

Autre exemple, le taux d’enfants vivant dans une famille ou personne ne travaille. Ce taux est de 12% en Belgique, un petit peu au-dessus de la moyenne européenne, la France est à 11% par exemple. Mais il est de 6% en Flandre, 18% en Wallonie et 26% à Bruxelles. Si on compare nos deux régions à d’autres pays européens, la conclusion est édifiante : aucun pays en Europe n’a une situation pire que chez nous. Derrière nous, la Bulgarie et l’Irlande sont à 16%. La pauvreté est politique, et en Belgique elle est donc aussi communautaire.

La pauvreté dans un pays égalitaire

La Belgique reste pourtant un pays largement égalitaire. Ce n’est pas le seul paradoxe. Nous avons par exemple fait diminuer le chômage à des niveaux historiquement bas. Il faut remonter à la fin des années 70 pour retrouver des taux plus bas. Créer de l’emploi est indispensable mais ne suffit donc pas. L'emploi précaire, partiel ou simplement de l’emploi inaccessible aux personnes les plus éloignées du marché du travail ne fait pas baisser le niveau de pauvreté.

De plus, la relative égalité des revenus cache mal, l’inégalité féroce entre le Nord et le sud du pays. Elle cache mal la fracture à Bruxelles entre le Nord et le Sud du canal. Elle cache mal en Wallonie l’énorme différence entre l’axe Namur Bruxelles et l’axe Mons Liège. Ce phénomène ne fait que grandir.

Pour l’endiguer, pas de recettes miracles. Les associations plaident pour que chaque décision, même la plus infime, soit analysée sous le prisme de la lutte contre la pauvreté. Le nouveau gouvernement wallon s'y est engagé. On verra.

Mais la clef de la lutte contre la pauvreté est surtout au niveau fédéral. C’est là où se trouve l’essentiel des transferts sociaux avec la sécu et la fiscalité. Une mesure est très souvent citée pourraient améliorer radicalement la vie de centaine de milliers de ménages pauvres : remonter les allocations sociales sous le seuil de pauvreté. La cour des comptes avait mesuré en 2012 que ça coûterait entre 1 et 2 milliards d’euros. C’est donc possible. Lors des dernières élections, tous les partis francophones étaient d’accord ça (avec quelques nuances, mais d’accord sur le principe). Le problème c’est que ce sont des moyens qui profiteraient surtout au sud du pays. Vu la situation politique du moment, il y a beaucoup de chance que ça n’arrive pas. La pauvreté a donc très largement une cause politique, mais ce n’est désespérément pas une cause politique dans ce pays. En Belgique la pauvreté est devenue banale, dramatiquement banale.

 




 

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