La morale du coronavirus

La morale du Coronavirus
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Le coronavirus c’est l’occasion d’une vaste expérience à l’échelle mondiale. Celle du sens moral. Je suis sûr que, comme moi, vous avez remarqué que beaucoup d’entre nous suivent les consignes des autorités. Nous nous lavons les mains par exemple. Il y a quelques jours ceux qui se montraient distants étaient encore pris pour des paranos de l’hygiène, pour des "nareux" comme on dit, ceux qui font tout un foin pour un petit microbe.

Mais depuis quelques jours, nous avons changé, la société belge a changé. Et ce qui a changé c’est qu’un geste aussi banal que celui de se laver les mains est devenu "moral". Nous en faisons tous l’expérience plusieurs fois par jour.


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Se laver les mains, tousser dans son coude, rester chez soi si on est malade, tous ces gestes sont moraux car ils permettent de ralentir l’épidémie, de sauvegarder notre système de santé et donc de sauver le plus de vies humaines possible. Ces gestes sont moraux car pour la très grande majorité d’entre nous, le coronavirus est inoffensif.

Ce n’est donc pas la peur égoïste de mourir qui nous pousse à les faire. C’est donc bien, au moins en partie, par responsabilité envers les autres, en l’occurrence les plus faibles, les personnes les plus âgées, que nous les faisons. Cette exigence d’un bien supérieur, en l’occurrence la santé des autres, la vie des autres, c’est ce qui caractérise l'action morale.

Calcul égoïste ?

D’accord, vous allez me dire mais beaucoup de gens se lavent peut-être les mains parce qu’ils ont peur pour leur famille, ou simplement parce qu’ils se sentent obligés de le faire. On pourrait même ajouter que ceci n’empêche pas par ailleurs des comportements égoïstes comme le fait de dévaliser les supermarchés de papier toilette ou de pâtes.

La cohérence morale, c’est compliqué à atteindre c’est vrai. Mais, revenons aux ablutions. Si je me lave les mains parce que j’ai peur pour mon grand-père, ou si je me lave les mains parce qu’on m’a dit de le faire, est-ce que c’est vraiment moral ça ?

Eh bien figurez-vous que cette question divise les philosophes depuis des siècles. Dans un camp vous avez des philosophes comme David Hume, un écossais du 18e siècle. Pour lui, est moral ce qui est réalisé par empathie, par souci des autres. Se laver les mains par peur pour ses proches serait donc moral pour lui. C’est le camp de la morale des vertus.

Ce n’est pas du tout l’avis d’un autre philosophe du 18e siècle l’allemand Emmanuel Kant. Lui estime que la seule action morale c’est celle qui est le fruit d’un raisonnement, un raisonnement qui impose un devoir. On agit parce que la raison nous oblige d’agir. Se laver les mains, parce qu’on se sent obligé, respecter la règle parce que c’est une règle, c’est pour lui le plus haut degré du devoir moral.

L’expérience de l’autre

On pourrait dire qu’on s’en fout un peu, que ce qui importe c’est la conséquence, c’est qu’on se lave les mains. On pourrait, en effet. C’est l’avis d’autres philosophes qui estiment que ce qui compte au fond ce n’est pas l’intention, c’est le résultat. Mais bref, pour nous aujourd’hui, l’important c’est l’expérience morale. Et ce qui relie quand même Hume et Kant, sentiment et raison, c’est que l’action morale de toute façon, c’est le souci de l’autre. C’est faire l’expérience que l’autre à autant de valeur que moi. Nous sommes donc, par raison ou par sentiment, responsables vis-à-vis des autres.

Une crise sanitaire, nous ramène donc à la base de tout. A la base même de notre nature d’Etre moral. C’est pour ça qu’Albert Camus a écrit "La Peste". Bien sûr il y avait une allégorie du nazisme dans ce Roman. Mais il y avait d’abord une crise sanitaire, et une épreuve et une réflexion sur le sens moral et le sens de la vie. Et Camus concluait de tout ça que oui la vie est absurde, elle n’a pas de sens. Mais que malgré tout les hommes pouvaient lui en donner un. En traversant les épreuves avec moralité, avec souci de l’autre et pas dans l’égoïsme. C’est pour ça que Camus concluait de "La Peste" qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser.

Regardez bien l’Italie. Regardez ces infirmières et médecins se sacrifier, au sens littéral. Camus a raison. Même si nous verrons beaucoup d’égoïsme autour de nous à travers cette crise nous devons toujours faire le pari qu’il y aura toujours plus de choses dans l’homme à admirer que de choses à mépriser. Si on fait cette expérience de base alors ce sera peut-être l’occasion d’une prise de conscience collective. Voire le début d’un engagement pour certains. Par exemple celui de se battre pour investir dans notre système de santé. Se battre pour l’égalité d’accès aux soins alors que notre système est en train de basculer vers une médecine à deux vitesses. Si cela arrive, nous pouvons faire le pari que, par raison ou par sentiment, nous sortirons meilleurs de cette crise.