La loi du mort-kilomètre

Ces derniers jours, sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes se sont émus du peu d’intérêt médiatique suscité par le massacre à l'université de Garissa, au Kenya. Près de 150 morts. Autant de victimes que le crash de la Germanwings. C’était jeudi dernier. Le même jour où l’on apprenait la disparition puis la mort de Steve Stevaert.

Dire que c’est parce que les projecteurs de l’actualité étaient braqués sur le canal Albert que l’on n’a moins parlé du Kenya est excessif. En France ou ailleurs, le massacre des étudiants de Garissa n’a pas non plus fait la Une. Mais il est indéniable que, sur le plan médiatique, toutes les victimes ne se valent pas.

Dans les écoles de journalisme, on appelle ça cyniquement la "loi du mort-kilomètre". Plus un événement est distant de nous, moins il éveillera l’attention. Plus les victimes semblent éloignées, moins elles susciteront d’empathie. Une catastrophe éclipse l’autre. L’émotion n’a qu’un temps. Ça, c’est la loi de l’actualité.

L'internet est peut-être en train de changer la donne. Tout circule plus vite, tout circule plus loin. De plus en plus souvent, des internautes s’en prennent à cette "loi du mort-kilomètre". Aujourd’hui, ils allument des bougies sur Facebook en proclament "Je suis Kenyan". Hier, ils s’indignaient pour les victimes oubliées du village de Baga, au Nigéria, où 2.000 personnes étaient massacrées par Boko Haram pendant que la France et le monde étaient "Charlie".

A l’époque, le Centre pour les médias citoyens de Boston avait comptabilisé, dans la presse américaine, 25 mentions du massacre de Baga pour plus d’un millier de sujets consacrés à Charlie Hebdo. Entre les États-Unis, Paris ou le Nigéria, tout n’est pas qu’une question de kilomètres.

Si les Américains ont davantage été touchés par les attentats de Paris, c’est parce qu’il y a une beaucoup plus forte identification aux victimes françaises qu’aux villageois nigérians dont le mode de vie parait si étranger. Les clichés, bien ancrés, sur l’Afrique, jouent beaucoup. Car c’est l’extraordinaire qui captive l’attention. Quand les violences paraissent récurrentes, voire endémiques, elles n’étonnent plus.

Alors ainsi, l’internet, ce village global, serait en train de bouleverser notre rapport au monde ? Peut-être. On voit en tout cas que les réseaux sociaux influencent de plus en plus les médias. Mais il ne faudrait pas oublier de quoi se nourrit la violence et le terrorisme. Du désespoir, des conditions économiques, sociales défavorables. Or quand il s’agit de remettre en question des dettes plusieurs fois remboursées, les soutiens à des régimes autoritaires ou les coupes dans l’aide au développement, l’Afrique reste décidément bien loin.

Robin Cornet

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