La honte nationale ?

La problématique des sans-papiers, pour les uns, c’est d’abord une question de dignité, pour les autres, c’est d’abord de la politique. Et au milieu, il y a des gens. Actuellement, environ 450 personnes sans papiers sont en grève de la faim depuis plus d’un mois, depuis le 23 mai. Une grève de la faim qui se déroule dans plusieurs lieux de Bruxelles. Depuis plusieurs semaines, diverses actions de soutien ont eu lieu : début juin, le siège du PS avait été occupé, il y a eu une manifestation réunissant 4000 personnes selon les organisateurs, la semaine dernière. Un mois de grève de la faim, ça signifie que les grévistes arrivent dans la zone rouge, le moment où en termes de santé, ça devient très compliqué, il y a danger de séquelles irréversibles et évidemment, de mort.

Tourne politique

Au niveau politique, ça a commencé à bouger sérieusement il y a quelques jours. Vendredi, le PS et son vice-Premier ministre Pierre-Yves Dermagne ont appelé à la tenue d’une conférence interministérielle en urgence. C’est au fédéral que se convoque cette conférence. Pas de nouvelle pour le moment. Le PS qui appelle à la fixation de critères clairs et objectifs pour la régularisation individuelle des sans-papiers. Notez le terme "individuelle". Les grévistes, les associations, veulent une opération de régularisation, au minimum des grévistes, ensuite des autres sans-papiers. On estime leur nombre, chez nous, à 150.000. Mais d’opération de régularisation, pendant cette législature, il n’y en aura pas. Ce n’est pas dans l’accord de gouvernement et sur cette question, les socialistes francophones et les écologistes sont assez seuls. Ecolo, d’ailleurs, est assez timide : deux tweets du coprésident Jean-Marc Nollet, un communiqué rédigé par deux députés, qui demandent la mise en place d’un dialogue rationnel, humain, détaché des préjugés de postures et basés sur les faits.

Ceci n’est pas la "Suédoise"

On a connu Ecolo autrement plus offensif. Et c’est toute la difficulté de cette majorité Vivaldi. Sa politique d’asile et de migration n’est pas fondamentalement différente de celle de la précédente législature, lorsque Theo Francken était secrétaire d’Etat. Si ce n’est le non-enfermement des enfants en centres fermés, qui n’est en fait que le respect de l’article 3 de la Convention des droits de l’homme, les partis de gauche francophone n’ont pas obtenu grand-chose lors des négociations pour former la Vivaldi. Et les voilà donc, ces partis de gauche, sans marge de manœuvre, sans possibilité de s’opposer frontalement à l’actuel secrétaire d’Etat à l’Asile et la migration, le CD&V Sammy Mahdi qui, lui, n’a pas varié d’un iota depuis le début de la grève de la faim. En radio sur Bel vendredi, dans l’Echo samedi, sur Twitter encore hier après-midi, Sammy Mahdi répète qu’il n’y aura pas de régularisation des grévistes de la faim, car pour lui les régulariser, ce serait inciter d’autres sans papiers à se mettre en danger. Le Secrétaire d’Etat dit que la plupart des grévistes de la faim ont reçu des ordres de quitter le territoire il y a plusieurs années, qu’ils n’ont donc pas le droit de rester. Toute personne qui a ignoré un ordre de quitter le territoire, dit-il, ne peut espérer recevoir une réponse positive. Autre argument : "ce n’est pas parce que vous ne respectez pas les règles pendant 5, 10 ou 20 ans que vous obtenez soudainement le droit automatique de rester. Sinon, vous pouvez supprimer toutes les autres procédures". Il répète qu’il existe des règles pour avoir ses papiers légalement : le regroupement familial, la migration par le travail ou pour les études, ou pour raison humanitaire. Sammy Mahdi refuse l’idée d’établir des critères pour une régularisation, car cela doit rester l’exception. Le secrétaire d’Etat est donc inflexible, tout en expliquant qu’il n’en dormait pas à cause des risques pris par les grévistes. "J’espère qu’il n’y aura pas de mort" a-t-il ainsi déclaré.

Nous en sommes donc là : dans une indifférence quasi générale, un Secrétaire d’Etat, soutenu par plusieurs partis de la majorité, résiste à près de 500 grévistes de la faim. Pour une question de principe, pour une question de politique. Le CD&V, à 10% dans les sondages, peut difficilement céder aux PS et à Ecolo, sans faire un cadeau politique à la N-VA et au Vlaams Belang. En face, 450 grévistes de la faim n’ont aucune intention de relâcher leur mouvement, pour une question de principe, pour une question de dignité. La Belgique peut avoir une certaine fierté d’être en pointe sur le dossier de l’homophobe hongrois Orban. On peut être fier aussi de notre équipe nationale, qui s’est qualifiée pour les ¼ de l’Euro en éliminant le tenant du titre. Mais il y a gros à parier que cette histoire de sans papiers risque de se conclure par une honte nationale, tant les deux camps semblent déterminés.

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