La grève nationale n’est pas qu’une affaire de salaire

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© MARTIN GODFROID

Cette grève est un évènement à plus d’un titre. D’abord, évidemment par son contexte : le télétravail devient la "télégrève". Et lorsque le télétravail n’est pas possible, il y a donc une vraie grève, comme on le voit, ce matin, dans les transports en commun, par exemple, ou dans les usines automobiles. Soulignons que si c’est une grève nationale, ce n’est pas une grève générale, car le syndical libéral passe son tour. Pour la CGSLB, il est "trop tôt pour déjà dégainer l’arme de la grève générale. Donnons d’abord toutes ses chances à la négociation." On notera qu’en tout cas, c’est le premier mouvement social d’ampleur que doit subir le gouvernement De Croo, après 179 jours d’existence. On se souviendra qu’il n’avait fallu que 3 semaines, en 2014, pour que le gouvernement Michel ne se prenne une grève nationale et 120.000 personnes dans les rues.

0,4% et contournement

Rappelons-le, ce lundi FGTB et CSC s’opposent, dans le cadre de l’accord interprofessionnel, au chiffre proposé pour l’augmentation des salaires dans le secteur privé : 0,4%, hors indexation. Une hausse maximale des salaires proposée par le Conseil supérieur de l’économie, sur la base de la loi sur la compétitivité, une loi revue par le gouvernement Michel en 2017. Et une loi qui ne sera pas modifiée par l’équipe De Croo. C’est écrit, dans l’accord de gouvernement, page 35 : "Le gouvernement veillera à ce que les efforts et les réformes des précédents gouvernements pour améliorer la productivité de l’économie belge soient maintenus." On a trop peu évoqué cette phrase de l’accord, mais c’est une vraie victoire de l’aile droite du gouvernement De Croo. Et ici que ce dossier de l’AIP, l’accord interprofessionnel, qui est normalement du ressort des interlocuteurs sociaux, devient éminemment politique. Ce week-end dans Le Soir, Paul Magnette estime que la loi sur la compétitivité revue en 2017 n’est plus applicable. Et qu’on ne peut pas la changer, car on devrait rouvrir la question de l’indexation automatique des salaires : "Du coup, la seule chose que l’on peut faire, c’est contourner la loi, à travers des circulaires et des arrêtés" estime Paul Magnette. Qui se reprend quelques instants plus tard, "les arrêtés et circulaires concernant la norme salariale seront discutés en conseil des ministres, avec les autres partis. Ce n’est pas contourner la loi, c’est la compléter." Heureusement que le Carolo se reprend, ses bras auraient pu en tomber.

Shock effect

Ce dossier de l’AIP, c’est pour ainsi le premier dossier où les ailes gauche et droite de l’équipe De Croo vont s’entrechoquer. Paul Magnette a beau jeu de taper sur les patrons, la FEB, il sait très bien que sauf miracle, la patate chaude va revenir au gouvernement. Et donc, ce sera le premier dossier très chaud pour le socialiste Pierre-Yves Dermagne, le ministre du Travail, le numéro 2 du gouvernement, qui va devoir montrer qu’il est à la hauteur. Paul Magnette répète depuis plusieurs semaines que le PS a déjà beaucoup engrangé depuis fin 2020, avec diverses augmentations d’allocations, comme les pensions, le refinancement des soins de santé, etc. Ces acquis ne font pour l’instant pas la différence, si l’on croit les sondages, face au PTB de Raoul Hedebouw. Et ce dossier de l’accord interprofessionnel pourrait être une nouvelle preuve qu’entre actions concrètes au sein d’un gouvernement d’une gauche "responsable" et slogans accrocheurs sur Facebook d’une gauche "authentique", un certain nombre d’électeurs et d’électrices choisissent la deuxième option. Et paradoxalement pour l’aile droite du gouvernement fédéral, l’affaiblissement du PS, s’il est trop violent en 2024, pourrait ne pas permettre à l’équipe De Croo de continuer son chemin au-delà du prochain scrutin. Les patrons aussi devraient y penser, eux qui exècrent l’instabilité politique après les élections, instabilité qui serait maximale si le PTB devait devenir premier parti en Wallonie. L’AIP qui se joue en ce moment, c’est donc bien plus qu’une histoire d’augmentation de salaire pour deux ans. C’est déjà la viabilité à long terme du gouvernement De Croo qui se joue. Raison pour laquelle le Premier ministre a ouvert une première porte hier soir au JT de la RTBF, en évoquant la possibilité de permettre à certains secteurs qui ont connu de bons résultats dernièrement, de donner plus que 0,4%. "Ça serait la logique même" a ainsi déclaré Alexander De Croo. On verra si tous les partis de la Vivaldi s’accorderont sur cette question, si elle devait atterrir à la table du gouvernement, ce qui est plus que probable. Sortir par le haut de ce premier choc est une condition sine qua non pour De Croo et ses ministres : d’autres dossiers tout aussi plus compliqués sont à l’horizon, comme, par exemple, les pensions ou le salaire minimum. Et le PTB attend sagement de récolter les potentiels fruits de la discorde de la Vivaldi.

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