L’obligation vaccinale est-elle libérale ?

Les ministres de la santé sont réunis aujourd’hui pour évoquer, entre autres, l’obligation vaccinale pour les soignants. La décision n’est pas prise. Mais l’idée fait son chemin. Il ne pourrait s’agir que d’une première étape. Car la question de l’obligation vaccinale se pose pour l’ensemble des Belges. Il est temps d’avoir un débat à ce sujet.

Le choix d’avoir le choix

En Belgique, comme dans l’immense majorité des pays du monde, nous avons fait le choix du libre choix. Le choix libéral qui considère que chaque individu dispose de son propre corps, l’Etat n’a pas à s’en prendre à l’intégrité physique des individus. Bien. Mais on le voit en France, et cela risque d’être le cas aussi en Belgique, on pourrait en finir avec cette vision libérale pour le personnel soignant, c’est-à-dire pour une catégorie très particulière de citoyens qui ont choisi le soin, la protection des autres comme métier. En réalité, les principes en jeu ne sont pas différents de ceux qui valent pour la population générale.

Ce qui se passe c’est que le libéralisme affiché en Belgique, n’était qu’instrumental. Au sens où il apparaît que le libre choix était le meilleur moyen d’arriver à convaincre un maximum de gens. Contraindre aurait fait pire que mieux. D’autant qu’au début il n’y avait pas de stock de vaccins pour tout le monde et que nous n’avions pas de retour massif sur l’effet de la vaccination. Il restait des incertitudes sur son efficacité et sur la capacité des vaccins à éviter les contaminations. La vaccination n’était volontaire que pour être efficace. Ce n’était donc pas un libéralisme catégorique ou de principe, mais hypothétique, lié à un objectif, celui de vacciner le plus grand monde possible. La liberté vaccinale semble être un moyen plutôt qu’une fin. Si, le moyen n’est pas le bon, alors il faut en passer à un autre, l’obligation vaccinale.

Républicains et libéraux

Est-ce qu’une obligation vaccinale est compatible avec une société de droits et de libertés comme la nôtre ? On sent bien qu’il y a une tension dans ce débat. Il y a d’abord ceux qui se réclament non pas du libéralisme, mais plutôt du républicanisme, consciemment ou non. C’est-à-dire ceux qui invoquent l’existence d’un intérêt général ou collectif qui s’impose aux individus. Consciemment ou non, ils convoquent Rousseau qui considère que les " volontés particulières " méconnaissent parfois la " volonté générale " de la société. Il est évident pour Rousseau qu’il existe un bien suprême. Et que celui-ci impose d'éviter l'effondrement que provoquerait une épidémie non maitrisée. Ce bien suprême doit s’imposer aux individus, par la raison d’abord, par la coercition s’il le faut. Les libertés, les droits peuvent être limitées par la "raison" qui devient parfois "raison d'Etat". 

L’autre voie pour fonder l’obligation est à trouver au sein même de la tradition libérale. Le libéralisme conteste l'existence d'un bien suprême. Même si certains auteurs considèrent que le seul bien supérieur c’est la liberté des individus à définir leur propre "biens". Justifier une obligation vaccinale dans cette tradition est donc une voie plus complexe. Tout conduit dans le libéralisme à considérer que l’Etat ne peut être paternaliste et contraindre les volontés et les corps. Sauf qu’il y a des limites bien sûr à la liberté des individus, c’est selon John Stuart Mill, la liberté des autres. A la différence du républicanisme, les libertés ne peuvent être limitées que par les libertés.

Le cas des maladies infectieuses

Il faudrait donc démontrer que ne pas se faire vacciner porte atteinte à la liberté des autres. Or, le cas des maladies infectieuses est l’un des cas où les penseurs libéraux du 17e, 18e, 19e siècle, qui vivaient dans leur chair les ravages de terribles épidémies, estimaient assez facilement que la liberté pouvait être limitée, au moins temporairement. Face au risque épidémique, l’Etat pouvait borner, limiter la liberté des personnes infectées et potentiellement contaminante pour protéger la liberté des autres. Cela s’est traduit en droit. L’article 5 de la convention européenne des droits de l’homme évoque le droit à la liberté et à la sûreté. Il établit que nul ne peut être privé de sa liberté sauf s’il est condamné par un tribunal ou placé légalement en détention. Dans les possibilités légales de détention il y a le fait d’être enfermé pour éviter de propager des maladies infectieuses.

S’il est justifiable d’enfermer une personne parce qu’elle représente un danger pour autrui, il est donc également justifiable d’imposer aux adultes un vaccin qui a montré qu’il était efficace et très peu dangereux. Car en temps de pandémie revendiquer mon intégrité physique pour refuser un vaccin, c’est potentiellement menacer l’intégrité physique des autres. Le libéralisme n’est pas condamné au libertarisme et à l’individualisme absolu.

Que vous soyez républicain ou libéral, l’obligation vaccinale est donc justifiable en dernier recours. Mais dans les deux cas, il faut prendre le temps de démontrer pourquoi. Or c’est le gros problème de l’obligation, c’est qu’elle instaure une paresse dans la transparence et le débat. Pourquoi faut-il se faire vacciner ? Parce que c’est obligatoire. Cette paresse fait craindre que l’obligation devienne le cœur du débat, plutôt que la vaccination elle-même, plutôt que la liberté des autres où l’intérêt général.


 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK