L’hésitation vaccinale, épine dans le pied des autorités politiques

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© MARTIN GODFROID

Lundi, la Région bruxelloise a lancé sa plateforme de liste d’attente pour la vaccination. Un lancement attendu, alors que dans les coulisses des pouvoirs bruxellois, les chiffres de vaccination commencent à inquiéter. Un coup d’œil au site de Sciensano suffit pour comprendre cette inquiétude. La vaccination des plus âgés plafonne dans la capitale : environ 69% des 75 ans et plus. Le problème est quasi similaire en Wallonie avec environ 73% de vaccinés quand la Flandre, elle, est très loin devant avec 92% de couverture vaccinale pour les 75 ans et plus. Côté francophone, et singulièrement à Bruxelles, on a donc beaucoup de mal à vacciner les plus âgés hors maison de repos ou de soin.

Comment l’expliquer ?

La toute récente sixième enquête de santé Covid-19 de Sciensano offre des pistes de réflexion. Dans le classement des réponses le plus souvent données – on pouvait en choisir plusieurs – 70% des sondés (pas seulement les plus âgés) pointent "les éventuels effets secondaires du vaccin" ; pour 40% : "Je ne pense pas que les vaccins fonctionnent bien" ; à plus de 35% : "Je ne crains pas de tomber gravement malade à cause du coronavirus" ; à plus de 30% : "L’épidémie de coronavirus n’est pas aussi grave que certains le disent". La même étude nous indique que 13% de Wallons ne sont pas sûrs de se faire vacciner, et 10% ne veulent tout simplement pas de vaccin. Environ un quart de la population du sud du pays et 15% des Bruxellois, qui, potentiellement refuseraient le vaccin, c’est assez inquiétant dans la perspective d’une immunité collective dont on ignore encore à quelle hauteur de couverture vaccinale elle sera atteinte. Selon l’organisation mondiale de la Santé, 80% de vaccinés "suffisent" pour l’immunité concernant la poliomyélite. Mais ce chiffre grimpe à 95% pour la rougeole.

Quels sont les publics les plus à mêmes de refuser la vaccination ?

Ce qu’on appelle l’hésitation vaccinale ne date pas d’hier. Dans un court rapport daté du mois de mars intitulé "Tous égaux face aux vaccins contre la Covid-19 ?", le service universitaire de promotion de la santé de l’UCLouvain fait un rapide tour des connaissances scientifiques sur l’hésitation vaccinale. On y apprend que "les attitudes et perceptions négatives à l’égard de la vaccination proviennent souvent de personnes issues de milieux socio-économiques défavorisés, de minorités ethniques et religieuses, plus particulièrement si elles présentent un niveau d’éducation faible, sont jeunes, s’occupent d’enfants à la maison et sont de sexe féminin." Ça représente potentiellement pas mal de monde en Wallonie et à Bruxelles.

Plus inquiétant, ce sondage d’une association belgo-turque, Bizz, sondage répercuté par la DH la semaine dernière : 27% des sondés belgo-turcs indiquaient vouloir se faire vacciner. 59% refusent cette idée, 13% hésitent. Pas de chiffre pour la communauté belgo-marocaine. Mais elle aussi, elle est visée par les campagnes de sensibilisation du gouvernement bruxellois. On notera que, paradoxalement, les pays d’origine, Turquie et Maroc, avancent assez bien dans leur campagne de vaccination. Mais chez nous, ces populations semblent plus méfiantes.

Quelle stratégie ?

La Région bruxelloise a donc présenté sa stratégie. Cela passe d’abord par une simplification de l’outil informatique. Ça, c’est fait. La vaccination à domicile va démarrer lundi prochain. Un projet de vidéo de sensibilisation en 18 langues est également au programme : rappelons que Bruxelles est la deuxième ville la plus cosmopolite au monde. Émissions et spots sur les radios communautaires turques et marocaines, vers les cultes également, sont prévus.

Rien de particulièrement excitant, il faut bien l’admettre, pour des publics qui nous échappent parfois aussi à nous, médias dits "traditionnels". Il faut espérer que les messages percolent, parce que sans une adhésion maximale, les francophones pourraient à nouveau être pointés du doigt par le nord du pays en matière de couverture vaccinale. Et soulignons, comme le fait l’UCLouvain, que l’hésitation vaccinale concerne tous les publics.

Une obligation vaccinale pour les professionnels dans les maisons de repos ?

Il y a une conséquence tangible à cette hésitation vaccinale très présente au centre et au sud du pays : dans les maisons de repos bruxelloises, seul 47% du personnel est vacciné. C’est un peu mieux en Wallonie mais toujours insuffisant, avec 58%. Alors qu’en Flandre, on grimpe à 87%. Et ces chiffres pourraient posent, à un moment, la question de l’obligation vaccinale pour certaines professions.

Un texte de loi rend obligatoire, depuis 1999, la vaccination contre l’hépatite B pour toutes les personnes qui, par leur profession, entrent en contact avec le sang ou qui sont exposées à un risque de contamination : le personnel infirmier, de labo, les médecins, le personnel des crèches, des pompes funèbres, etc. La même obligation existe pour les professionnels en contact potentiel avec la tuberculose. Pour le reste, il y a des recommandations, parfois de fortes recommandations, mais pas d’obligation légale. Après la véritable hécatombe qu’ont connue les maisons de repos, peut-on prendre le risque de laisser potentiellement circuler le virus, même si les résidents sont à une très large majorité vaccinés ?

Ce débat pose la question de la liberté individuelle face à l’intérêt collectif. Un débat vieux comme le monde. Au XIXe siècle, le philosophe libéral anglais John Stuart Mill développait dans son livre "De la liberté", ce qu’on a appelé plus tard le "harm principle", le principe de non-nuisance : "La seule raison légitime que puisse avoir une société pour user de la force contre un de ses membres est de l’empêcher de nuire aux autres. Contraindre quiconque pour son propre bien, physique ou moral, ne constitue pas une justification suffisante."

En suivant Mill, on pourrait obliger les soignants à se faire vacciner, pour ne pas nuire aux autres, mais on ne pourrait obliger la population à se faire vacciner. Évidemment, le débat est beaucoup plus vaste que ça. Mais celui-ci n’a jamais vraiment eu lieu : partout en Europe la vaccination a été rendue facultative, y compris celle des professionnels de la santé. On en reparlera certainement dans les semaines à venir, comme de l’hésitation vaccinale. Parce ce que si on a beaucoup pesté sur le manque de vaccins ces dernières semaines, d’ici fin juin, c’est 7 millions de doses qui vont arriver en Belgique, dont 6 millions de Pfizer. Les autorités vont devoir convaincre, le défi politique est fondamental.

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