Jeune et Belge. La double peine

Le suicide d’Alysson, jeune coiffeuse liégeoise, suscite une vague d’émotion sur les réseaux sociaux. Forcée de fermer son salon à cause du confinement, elle s’est retrouvée en grande difficulté financière. Son visage est devenu un symbole. Le symbole de plusieurs choses, mais en particulier de la colère qui monte dans une partie de la jeunesse.

Le rêve des indépendants

Même si un suicide est un drame intime, qui se résume rarement à une cause unique, le fait est que le suicide d’Alysson crée un émoi à Liège et presque partout en Wallonie. Beaucoup de gens se retrouvent en résonance avec la souffrance d’Alysson évoquée par la famille : se retrouver classé du jour au lendemain comme "non essentiel", la souffrance de devoir mettre fin à son rêve, la souffrance de se retrouver dans des difficultés financières.

Et cette émotion débouche, comme d’autres émotions collectives, sur des revendications politiques du côté des indépendants. Celle de rouvrir au plus vite les commerces non essentiels ou d’adapter les mesures, augmenter les aides et les soutiens aux secteurs impactés : l’horeca, le secteur événementiel, la culture, les voyages.

Dans tous ces secteurs, certains passent en travers des mailles du filet d’aides mises en place par l’État, en particulier les plus fragiles. Ceux qui viennent de se lancer, qui n’ont pas de trésorerie, pas encore de chiffre d’affaires solide en font évidemment partie.

Les jeunes et la COVID

Mais le suicide d’Alysson est symbolique aussi d’une autre injustice, celle qui frappe la jeunesse. Ça vaut la peine de s’arrêter sur celle-là, parce que la jeunesse n’a pas de fédération patronale pour peser comme les autres sur les décisions. Pourtant cette crise a indéniablement une dimension générationnelle. Si la Covid-19 frappe aussi fort nos pays, c’est parce que nous avons une population vieillissante beaucoup plus à risque. Mais les victimes socio-économiques sont souvent des jeunes. Ce sont eux qui occupaient des emplois intérimaires ou précaires qui ont été les premiers à tomber. Eux qui ont perdu leur travail étudiant. Eux qui se retrouvent sur un marché de l’emploi ravagé. Eux qui se retrouvent avec un diplôme dégradé.

En plus de cette réalité économique, il y a une réalité psychologique, beaucoup de jeunes ressentent le confinement comme le vol de leurs plus belles années, comme une hypothèque de leur avenir, une forme de sacrifice en quelque sorte.

La double peine. Jeune et Belge

C’est vrai partout en Europe, mais pour un jeune Belge c’est encore plus difficile. Car le sacrifice est lourd. Le deuxième confinement est très dur. Et si le prix est si lourd à payer, c’est parce que la Belgique a échoué, plus que les autres, à mettre en place une stratégie pour contrôler le virus. Et quand elle a perdu le contrôle, elle a tarder à réagir.

Si le premier confinement pouvait être vécu par la jeunesse comme une nécessité face à une pandémie imprévisible, le deuxième est vécu comme le résultat d’un Etat et d’une classe politique incapable.

Pour couronner le tout, ce sacrifice n’aura pas empêché 14.000 morts. C’est la double peine. Pour toute une génération, il y a de quoi nourrir du ressentiment, de la colère, de l’injustice envers un Etat belge qui n’a su protéger ni ses vieux dans les maisons de repos, ni ses jeunes claquemurés dans un avenir bien sombre.

Des mesures pour les jeunes ?

Faut-il des mesures spécifiques pour répondre à ce sacrifice des jeunes ? Cela vaut la peine d’y réfléchir. L’économiste Jan-Emmanuel De Neve avait évoqué une taxe sur les contribuables les plus âgés au profit d’une allocation jeunesse afin de : "reconnaître cet effort incroyable fourni par les plus jeunes générations". Idée très controversée parce qu’elle monte une génération contre l’autre.

Autre solution, celle déjà évoquée par l'économiste Thomas Piketty, celle d’une dotation universelle à 25 ans. Une sorte d’héritage pour tous. Un capital qui serait versé à tous les jeunes et qui proviendrait des droits de succession et de la taxation de la propriété. L’idée est plus intéressante, parce qu’elle ne monte pas les vieux contre les jeunes, mais réfléchit à la redistribution du patrimoine entre générations.

Cette "inégalité" générationnelle était déjà un problème majeur avant le Covid. C’est désormais un problème urgent. Bien sûr, ce sont deux idées qui paraissent utopiques surtout en Belgique ou rien ne semble jamais possible.

Pourtant il faudra une reconnaissance des efforts exigés à la jeunesse. Il faudra de l’espoir, sinon la colère risque de se transformer en un ressentiment persistant. Le ressentiment d’une génération sacrifiée qui en profitera pour quitter le pays au plus vite si elle en a les moyens. Et pour ceux qui resteront, de loin les plus nombreux, il y aura ce sentiment d’être confiné à vie dans une Belgique qui ne fait plus rêver que les petits propriétaires qui vieillissent dans leurs quatre façades.

Oserait-on parler de bombe générationnelle ? Peut-être bien que oui.



 

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK