Jan Jambon et le réveil des somnambules

Jan Jambon et le réveil des somnambules
Jan Jambon et le réveil des somnambules - © Tous droits réservés

Après la Wallonie et Bruxelles, la Flandre est-elle aussi contrainte de prendre des mesures plus dures face à l’explosion des hospitalisations pour cause de coronavirus. Le ministre-président flamand accepte donc des mesures qu’il a refusé il y a 5 jours. La leçon d’inefficacité est totale. C’est une bérézina pour Jan Jambon et la N-VA.

L’incendie invisible

Pour Jan Jambon il ne servait à rien il y a 5 jours "d’éteindre un incendie qui n’avait pas encore commencé". Cette déclaration va rester dans les livres d’histoire politique comme une des plus stupides de ces 20 dernières années. Il effectue aujourd’hui une courbe rentrante, sous la pression des élus locaux, des gouverneurs, du monde médical et des experts.

Pour se défendre, il explique qu’il attendait une amélioration des chiffres, qui ne s’est pas produite. C’est donc maintenant le moment d’agir face à un incendie qui ne fait que commencer.

Pourtant, tous les experts un peu sérieux en Flandre ont prévenu que l’incendie était déjà là. Que la Flandre avait seulement deux semaines de retard sur les francophones. Mais le politique n’a pas voulu le voir. La réalité s’impose aujourd’hui.

Comment expliquer une telle cécité ? On en est réduit aux hypothèses : la volonté de prendre une revanche sur les francophones qui ont été aveugles et revanchards quand Anvers brûlait cet été ? Celle de saper l’autorité du fédéral en bon nationaliste ? Celle de briser l’élan du tandem De Croo – Vandenbroucke ? Le poids des lobbys en particulier le monde patronal flamand ? Les luttes d’influences internes à la N-VA ?

Quoi qu’il en soit, au bout du compte voilà une démonstration par l’absurde de mauvaise gouvernance.

Le bal des somnambules

Nous, francophones, devons-nous nous garder de toute leçon. Car Jan Jambon comme dirigeant a simplement fait la même erreur que les nôtres. Face à l’épreuve, il a rejoint la cohorte des somnambules.

"Somnambules", c’est une expression de l’historien Christopher Clarke. C’est ainsi qu’il qualifie les responsables politiques européens avant la guerre de 14-18. Ils avaient sous les yeux tous les éléments pour leur permettre de comprendre qu’on allait au carnage. La militarisation massive, la fièvre nationaliste. Les rapports des ambassadeurs ne manquaient pas pour le voir à l’été 1914. Pourtant tout un enchevêtrement de causes a conduit l’Europe à cette guerre et le réveil fut brutal.

Aujourd’hui Jan Jambon quelques jours après Elio Di Rupo ou Alain Maron est en train de se réveiller, très tardivement. Un réveil peut-être un peu trop tardif pour éviter un drame comme l’a connu la Lombardie. Et si on évite ce drame absolu, on ne pourra éviter les effets d’un nouveau confinement ou pseudo-confinement cet hiver.

"Je n’ai jamais voulu ça"

En 1917, l’empereur allemand Guillaume II, somnambule parmi les somnambules, visite les tranchées. On lui prête ces propos : "Je n’ai pas voulu ça". Nous ne saurons jamais s’il a vraiment prononcé ces paroles. Mais elles collent assez bien au sentiment de gâchis et de déresponsabilisation qui a gagné les dirigeants européens après la guerre. Chacun accusant l’autre d’être responsable. Chacun sentant comment une machine hors de contrôle les a emportés.

Jan Jambon, comme Elio Di Rupo ou Alexander De Croo lui non plus "n’aura pas voulu ça". Comme tous nos dirigeants il ne se sentira pas responsable de la situation actuelle. Il se sentira lui aussi largement impuissant, comme emporté par une machine hors de contrôle. Une machine institutionnelle et politique qui l’a conduit comme un somnambule vers le gouffre.

Les leçons d’un échec

Aujourd’hui les responsables sont en phase de réveil, la population aussi. Comment rester en éveil ? Comment ne pas replonger dans le somnambulisme ? Notre meilleure chance c’est d’écouter ceux qui n’ont jamais dormi. Les virologues, les médecins, les épidémiologistes sérieux qui font consensus. Il faut écouter les quelques évidences qui émergent et prendre en compte les incertitudes. Il faut regarder ce qu’ont fait les dirigeants des pays qui sont parvenus à ne pas s’endormir.

Tous les pays qui ont réussi à ne pas être débordés et sont parvenus à relancer leur économie ont tous accepté de s’unir derrière la science et ont mis de moyens massifs pour assurer la réussite de leur stratégie.

Chez nous, comme dans beaucoup d’autres pays, la politique a cru reprendre le pouvoir cet été en mettant largement de côté les experts, ou en les noyant au milieu d’une assemblée où siégeaient aussi des chefs d’entreprise ou des lobbyistes. La parole de la science et de la médecine basée sur les faits a été réduite à une opinion comme les autres. Et certains médias ont suivi, mettant en vis-à-vis, les marchands de dénis et les marchands de peur. Ne parlons même pas des campagnes massives de déni sur les réseaux sociaux.

Ajoutons à cela l’impossible unité de commandement belgo-belge, plus introuvable que jamais.

C’est là que les responsables sont devenus des somnambules, car ce n’est plus le politique qui décide aujourd’hui c’est le virus qui nous oblige. Les faits nous obligent. L’hôpital débordé nous impose nos comportements. Et ce qui est vrai pour la Belgique est largement vrai aussi au niveau européen.

Il faut retrouver de la lucidité et de l’humilité par rapport aux faits, surmonter nos divisions. Sinon nos dirigeants n’auront plus comme Guillaume II qu’à regarder les morgues se remplir et dire "je n’ai jamais voulu ça".

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK