Il s'appelait Adil, il avait 19 ans

Il s'appelait Adil, il avait 19 ans
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Il s'appelait Adil, il avait 19 ans - © Tous droits réservés

La plus triste des morts est celle de la jeunesse, dit-on souvent. Un jeune de 19 ans a perdu la vie. Ce devait une journée comme les autres. Les journées se ressemblent toutes en période de confinement.

Et le temps devient long, pour tout le monde. Un peu plus quand on vit dans les cités ouvrières, dans les quartiers ghettos, au pied des tours défraîchies. Tout le monde n’a pas un jardin anglais et une chambre à soi pour écrire son journal du confinement.  

Un jeune a pris son scooter sans doute pour se faire plaisir, et acheter des victuailles, pour mater un film comme disent ses amis. Ce jeune est mort, percuté à pleine vitesse par un véhicule de police qui venait en contresens.  

Un fan de moto

Un jeune est mort, des parents, des sœurs, des frères endeuillés vont devoir vivre avec ça. Ce jeune s'appelait Adil.

Ses amis disent de lui qu’il était toujours souriant et prêt à rendre service dans le quartier. Avait-il des casseroles ? Des soucis ? Était-il un jeune à problème ? Faut-il même poser la question ?

Ses amis rient, pas de bon cœur, un peu nerveusement. Il faut absolument prouver que ce n’était pas un mauvais garçon, comme si son procès est déjà fait.

Sur les réseaux sociaux, des propos racistes et indécents circulent à foison.

Rien ne peut justifier la mort d'un jeune de 19 ans. Oui. Il avait des défauts comme tout le monde, comme tout le monde. Il avait un seul péché mignon : la passion de la moto. Sa marque préférée : les MBK.

Il ne ratait aucune vidéo de sa chaîne préférée sur youtube, Weediful. Il suffisait de lui parler de booster, un mot magique et Adil t’aurait suivi au bout du monde. C’est comme çà quand on a 19 ans.

Ses amis se souviennent des rendez-vous au square Albert où il jouait au foot. Non, vraiment rien, à charge, désolés me disent-ils.

Diabétique, il ne buvait pas, ne fumait pas et n’avait jamais été condamné par la justice, un gars clean, aux rêves modestes, découvrir le pays de ses parents, avoir une vie tranquille, bosser dans un garage sans doute pour vivre de sa passion : les motos.

Le profilage ethnique

Mais pourquoi a-t-il fui alors s’il n’avait rien à se reprocher ?

Peut-être la peur d’un PV, un réflexe, une mauvaise décision.

Une étude d’Amnesty International nous rappelle cruellement que la moitié des policiers ayant participé à une enquête, a admis un problème de profilage ethnique et la même proportion a décrit des pratiques douteuses.

Si les agents savent que tout contrôle doit reposer sur un motif légitime, ils se fient surtout à leur intuition. Mais ces intuitions sont souvent liées à des stéréotypes, que les agents contribuent consciemment ou non à perpétuer, regrettent les auteurs de l’étude.

Adil comme beaucoup de jeunes des quartiers avait sans doute intériorisé cette réalité depuis longtemps. Que dit un autre policier qui s’est soumis à l’enquête ? "Si on passe dans une rue commerciale et qu’on voit une vieille dame de 80 ans faire du lèche-vitrines, on ne va pas y prêter attention. Si c’est un Marocain de 17 ans qui porte une casquette et qui a l’air nerveux, on va le contrôler. Peut-être qu’il a rendez-vous avec sa copine et que ça le stresse, ou alors il se prépare à braquer le magasin".  

Faut-il s’étonner si beaucoup de jeunes se sentent stigmatisées et finissent par se méfier de la police, d’où un cercle vicieux ?

Un cercle vicieux qui a pu provoquer la mort d’un jeune sans histoire

Le ministre de l’Intérieur Pieter De Crem, tout comme les parents du défunt, s’est exprimé pour condamner les émeutes qui ont éclaté à Anderlecht.

Mais Pieter de Crem ajoute que les émeutiers sont des "jeunes gens qui ne peuvent pas fonctionner selon nos normes et valeurs". Cette phrase est lourde de sens car ce sont nos jeunes.

De quelles valeurs parle Monsieur De Crem ? Celle du profilage ethnique évoqué plus haut ? Celle de la discrimination à l’embauche qui affecte d’avantage ces jeunes à Bruxelles comme le prouvent les données publiées par Actiris ? Celle du double standard quand il s’agit de contrôler les jeunes à Anderlecht alors qu’à Woluwe-Saint-Lambert, les policiers dansent avec les habitants sur le titre "Summer Jam", sans respecter les mesures de distanciation sociale. On nous dit qu’il y aura un avant et un après coronavirus. Quelle société voulons-nous pour demain ?

Cette histoire tragique en rappelle une autre, celle de Mehdi. Un adolescent de 17 ans mortellement percuté en 2019 par une voiture de police en sortant de la galerie Ravenstein. Il aurait tenté de se soustraire à un contrôle. Le mouvement "justice pour Mehdi" a alors vu le jour sur les réseaux sociaux annonçant sans doute celui qui suivra, pour Adil. Un prénom qui signifie justice.

 

 

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