Hommage à la pomme de terre

Paul Hermant
Paul Hermant - © RTBF

J’étais hier, voyez-vous, comme le Jeu des dictionnaires, à l’inauguration de la clinique de la Forêt de Soignes, l’ancienne clinique du Docteur Derscheid — mais c’est promis on ne doit plus le dire — et voilà qu’après la conférence passionnante d’un psychiatre, Patrick Lemoine, je me mis à deviser longuemment avec un autre psychiatre : tout ça vous a l’air bien logique, mais de quoi avons-nous parlé, je vous le donne en mille ? De potagers.

Le potager aujourd’hui est un objet transactionnel, presque un mot de passe, un sésame. Vous dites potager et la langue se délie. Le potager est un cabinet de consultation à sa façon.

D’ailleurs, ces temps-ci, de quoi parle-t-on d’autre ? Tout est légume dans l’actualité, on l’a déjà signalé et l’on va y revenir parce que, si l’on n’a pas encore trouvé le responsable de la bactérie E.coli, on sait déjà qui va payer pour cet arrachage de pommes de terre OGM l’avant-dernier week-end à Wetteren, vous vous souvenez. Elle s’appelle Barabara Van Dyck. Elle est chercheuse de la KUL, elle est bioingénieure, et elle a manifesté sa sympathie pour les arracheurs.

Et aussi, et surtout, elle a participé à l’écriture d’une carte blanche, avec quelques autres chercheurs et docteurs, parue la semaine dernière dans le Morgen. Ils reconnaissaient avoir mis la main au déplantage de cet arpent cultivé conjointement par la multinationale chimique BASF et l’Université de Gand. Et ils disaient surtout soutenir les gens de ce Mouvement de Libération des Champs, auteurs du coup de force contre les patates, s’interrogeant sur les liens entre les intérêts privés et les savoirs universitaires, et avertissant : c’est la science qu’il faut sauver, pas les bio-technologies. Un licenciement suivit donc non pas cet aveu d’arrachage, mais cet affichage de militantisme. Une pétition circule qui se demande si la liberté de parole critique du chercheur est encore de saison et si une exhumation de pommes de terre désormais enterre toute controverse intellectuelle.

Car, comme le disent les pétitionnaires : la présence de scientifiques des deux côtés du débat démontre que, même au sein de la communauté scientifique, il y a un désaccord sur la nécessité sociale et la valeur ajoutée des OGM. C’est vrai que l’on doute que ce licenciement  de cette chercheuse de l’Université de Leuven défendant l’arrachage d’un champ planté par l’Université de Gand soit dû à un manque avéré de confraternité interuniversitaire. Et comme le motif ne semble pas être l’action en elle-même, on en conclut qu’à Louvain, contrairement à ce que pouvait bien dire Pierre de Coubertin, l’important, ce n’est pas de participer. Mais ce serait quoi, alors ? On a peur.

Je ne sais ce qu’en diraient mes psychiatres d’hier mais je me souviens qu’à un moment donné, Patrick Lemoine, dans sa conférence, fit allusion à ce qu’était la science. Et rappelait que selon Karl Popper, une théorie qui n'est pas réfutable est dépourvue de caractère scientifique. Selon quoi donc, si l’on suit bien, un soutien intellectuel à un arrachage de pommes de terres mettant en doute une expérimentation biotechnologique serait bel et bien un hommage à la science. Allez belle soirée et puis aussi bonne chance.

Paul Hermant

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