France-Belgique : qui "seum" le vent récolte le chauvinisme

Euro 2020 de football: la France est éliminée du tournoi et la Belgique fait la fête. Comment expliquer une telle rivalité sportive entre Belge et Français ? Cela va évidemment au-delà du sport pour plonger dans de vieilles racines culturelles. Et dans une relation très paradoxale avec la France.

Tout se passe comme si la France éliminée, la Belgique avait réussi son tournoi. Il y a peu de pays dans lesquels la défaite d’un adversaire est ainsi fêtée. D’ailleurs on ne peut pas dire que c’est le pays qui fête la défaite de la France, puisqu’il n’y a pas eu un seul coup de klaxon en Flandre à ma connaissance. Pourtant c’est bien la Flandre qui a choisi la bataille des Éperons d’or, une victoire des comtes de Flandre contre le Roi de France, comme fête nationale. Pourtant nous avons bien vécu la même défaite en coupe du monde en 2018.

Mais en réalité, non nous n’avons pas vécu la même défaite que les Flamands. Pour nous Belges francophones, elle avait une dimension supplémentaire, plus profonde, plus viscérale, qui explose aujourd’hui.

Les Belges ne sont pas chauvins voyons…

L’explication la plus simple, la plus simpliste, la plus répandue aussi c’est que les Français sont chauvins. Alors que nous, forcément, on ne le serait pas. C’est le premier paradoxe. Parce que cette attitude est en soi chauvine au sens où elle révèle un entre-soi un brin arrogant. Car tout chauvinisme est un aveuglement, un aveuglement de son propre sentiment de supériorité. C’est du même tonneau que les supporters du Standard qui trouvent les Bruxellois d’Anderlecht arrogants, alors que les supporters d’Anderlecht trouvent que les supporters du Standard sont arrogants.

C’est bien de cela qu’il s’agit, le temps du Belge francophone supporter modeste et humble est révolu. Depuis que l’équipe nationale tient le haut du pavé, nous sommes nous aussi devenus chauvins, avec ce comble du chauvinisme, fêter la défaite d’un rival. Car si nous n’étions pas du tout chauvins, eh bien on s’en foutrait pas mal de la défaite de la France.

La Rochefoucauld disait "L’orgueil se dédommage toujours et ne perd rien lors même qu’il renonce à la vanité."

Nous avons renoncé à la vanité, mais certainement pas à l’orgueil.

… Mais les Français, oui !

On cherchera en vain l’explication de ce phénomène dans le souvenir des batailles napoléoniennes, ou dans quelque évènement historique, sous peine d’être très vite à court d’argument valable. Car les souvenirs douloureux avec l’Allemagne ou les Pays-Bas, n’ont pas laissé pareilles traces.

L’explication est largement médiatique. Cette rivalité, est nourrie par notre très haut degré de dépendance aux médias français. C’est une caractéristique culturelle unique, le Belge francophone se gave de TF1 et est très perméable aux réseaux sociaux français (on n'observe pas le même phénomène en Suisse ou au Canada). On l’a vu durant la pandémie, les polémiques autour de Didier Raoult et le complotisme français ont largement traversé la frontière et nourri les polémiques ici, alors que le nord du pays, centré sur ses propres médias n’a rien connu de tel.

C’est pour cela, sans doute, que notre chauvinisme est un chauvinisme de réaction. Le Belge francophone est d'abord chauvin avec le Français car il est obnubilé par les médias français, comme un lapin pris dans les phares d’une voiture.

Pourtant, au doigt mouillé, la France est sans doute moins chauvine que l’Angleterre et ses tabloïds. En tout cas pas plus chauvine que les médias italiens, Espagnol, Portugais. Mais ça, nous l’ignorons complètement. 

Ainsi s’explique la polémique quasiment nationale, enfin belge francophone, autour des propos tenus sur le plateau de l’Equipe TV sur les Belges qui vont retourner manger des frites. Ce genre de propos n’ont rien d’exceptionnels, ils existent un peu partout en Europe, mais nous sommes aveuglés par les médias français.

Si cela blesse notre fierté, si cela nous conduit à descendre en voiture faire des tours de ronds-points, alors cela révèle avec une évidence absolue que nous sommes devenus aussi chauvins que les Français. Peut-être bien que oui, nous avons le boulard.

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