Expo 58, l'illusion et le doute

Bertrand Henne
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L’expo 58 est devenue un mythe des Trente Glorieuses à la belge. Pourtant, l’expo 58 s’est déroulée dans un autre pays. C’est ce qui frappe si on veut bien prendre le temps de comparer la situation politique de la Belgique entre 1958 et aujourd’hui. En 58, la Belgique est encore coloniale, unitaire, l’économie du sud du pays est plus solide qu’au nord, et le français domine encore culturellement le pays et ses élites. Institutionnellement, économiquement et culturellement, sur ces trois piliers, la Belgique a radicalement changé. Donc, depuis 1958, la Belgique a connu trois révolutions sans révolutions, trois ruptures sans ruptures.

Ça parait une évidence, mais si on regarde l’histoire et qu’on se compare aux autres pays européens, ça ne l'est pas du tout. Peu d’autres pays ont connu autant de changements à la fois sur ces trois piliers et encore moins sans passer par la violence, ou à tout le moins par des troubles ou de l’arbitraire. La violence est la sage femme de l’histoire disait Karl Marx. Et bien regarder l’expo 58 c’est aussi voir que la Belgique a fait exception à cette règle.

1958 année charnière en France et en Espagne

Pour s'en convaincre, prenons deux autres exemples en Europe. En cette fin des années 50, la France est en pleine guerre d’Algérie. Au printemps 58, que se passe-t-il alors que l’on festoie à Bruxelles? C’est la prise de pouvoir des militaires à Alger, la création d’un comité de salut public et l’établissement de la Cinquième République par De Gaulle avec ce que beaucoup considèrent aujourd’hui comme un coup d’État démocratique.

Chez nous, plutôt que d’un coup d’État, on fait des réformes de l’État, il y en aura 6 et ce n’est pas fini.

Autre pays qui connaît une fin d’années 50 douloureuse, c’est l’Espagne. C’est la fin de la première période franquiste, celle de l’immédiat après-guerre. L’Espagne est en train de sombrer économiquement et la dictature sent le vent tourner contre elle. En 57, Franco confie les manettes de l’économie à des technocrates de l’Opus Dei pour sauver le pays du naufrage. La stratégie va plus ou moins fonctionner et permettre au régime franquiste de durer jusqu’à la fin des années 70.

Deux exemples qui montrent que la démocratie est loin de résister aux changements. Or, nous y sommes tant bien que mal parvenus. Je ne dis pas que ça doit être le motif d’une quelconque fierté, je dis juste que ça n’était pas du tout gagné.

De l'illusion au doute

Pour résumer 60 ans d’évolution politique, je dirais qu’on est passé d’une démocratie de l’illusion à une démocratie du doute. L’illusion du colonialisme, de l’unitarisme, de la croissance, de l'illusion de toute puissance à une démocratie sceptique, désenchantée, compliquée, corsetée. Une démocratie sans illusions, pour le meilleur et pour le pire, qui doute. Mais depuis 60 ans, nous ne devons pas douter d’une chose, comme le disait Descartes, c'est que nous doutons. Nous sommes restés une démocratie vivante. L’histoire nous montre que c’était loin d’être une évidence.

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