Deuxième vague, les francophones face à leurs failles

La Wallonie et Bruxelles font face à une explosion de cas de Corona. Une explosion beaucoup plus forte qu’au nord du pays. La carte des infections révèle assez fidèlement la frontière linguistique. Si la Wallonie était un Etat indépendant, elle serait aujourd’hui le pire pays de l’union européenne en matière de Coronavirus. Le taux d’infection par 100.000 habitants est de 586 en Wallonie, 833 à Bruxelles sur les deux dernières semaines. C’est ce qu’écrit le journal de Standaard ce matin. A la suite de la VRT, le journal cherche à comprendre comment une telle flambée des cas a pu se produire dans le sud du pays.

Flambée côté francophone

Et en effet, toutes les provinces wallonnes ont des taux d’infections plus élevés que les provinces flamandes. Sans exception, les chiffres sont entre deux et trois fois plus. Mettons Bruxelles de côté car sa situation de grande ville rend la comparaison avec les autres provinces délicate.

Comment expliquer une telle différence dans la flambée alors qu’en été c’est le nord qui était plus touché avec un problème à Anvers ? C’est ce que la presse du nord cherche à comprendre. Beaucoup plus que celle du sud d’ailleurs. Oui pourquoi ? Une première explication vient du biostatisticien Geert Molenberghs. Pour lui le cas d’Anvers aurait tenu en éveil l’attention des Flamands sur les risques d’une résurgence de l’épidémie. Dans le débat public en Wallonie, il y a eu plus d’expression publique contre les mesures corona explique-t-il. Il conclut que Tous les signes indiquent que les gens sont plus prudents en Flandre qu’en Wallonie. On peut ajouter à cette explication "culturelle" le fait que le sud du pays est influencé par les réseaux sociaux français ou les "coronasceptiques" sont très présents.

Autre explication avancée, la rentrée du supérieur qui a eu lieu une semaine plus tard en Flandre. D’ailleurs Geert Molenberghs ne comprend pas comment l’UCL peut encore faire semblant de maîtriser les choses. Tenez-vous bien. Dans les chiffres avancés par le Standaard, le taux de contamination atteint le chiffre astronomique de 1204 cas pour 100.000 habitants dans le Brabant Wallon dans la tranche d’âge 20-30 ans. Trois fois plus qu’en Brabant Flamand dans la même catégorie d’âge. Ce n’est pas un hasard. Même si l’explication "universitaire" permet de penser que la courbe Flamande pourrait suivre la Wallonie avec une semaine de retard. C’est une possibilité.

Le vide du pouvoir

Dans ce contexte, il est assez frappant de voir qu’en attendant une nouvelle intervention du fédéral fin de semaine, le terrain est occupé par les gouverneurs. Des gouverneurs qui, et c’est assez logique n’ont pas pris les mêmes mesures en fonction de leur province. Le cas de Bruxelles est différent. Bien sûr le respect des règles sanitaires n’est pas une prérogative spécifique des régions. Les compétences régionales en matière de suivi de contact ou la gestion des maisons de repos sont globalement assurées (non sans difficultés parfois).

Le problème est ailleurs. Ni le Gouvernement wallon, ni les présidents de parti, ni les ministres fédéraux, ne se sont imposés pour tirer la sonnette d’alarme. Personne pour réussir à envoyer un message de mobilisation, de conscientisation aux francophones alors que la maison brûle. On pourrait avancer beaucoup d’explications : le risque de l’impopularité bien sûr, la fatigue liée aux négociations. Mais on peut formuler l'hypothèse que personne n’est capable aujourd’hui d’incarner une autorité suffisamment légitime, un leadership, pour convaincre les francophones. Sophie Wilmès avait pu le faire en mars et en juillet, mais elle annonçait il y a trois semaines des mesures perçues comme assouplissant les règles. Ce qui aujourd’hui s’avère une erreur majeure.

Le champ de ruines

Qui d’autre donc pour mobiliser les francophones ? Elio Di Rupo, Pierre-Yves Jeholet, les présidents de parti ? Aucun ne semble avoir le crédit de Sophie Wilmès à l’époque. Des experts ? Les controverses de l’été ont laissé des traces. Des journalistes ? Ce n’est pas leur rôle premier.

Peut-être bien que la réponse est : personne. Si la Wallonie et Bruxelles ont les pires chiffres en Europe, c’est peut-être parce que nous sommes une société ou il n’y a plus une autorité politique ou scientifique reconnue comme suffisamment légitime pour exiger des efforts de la part d’une population largement désabusée et méfiante. En Wallonie et à Bruxelles la confiance dans les "institutions" est un champ de ruines.

Au bout du compte notre seul espoir aujourd’hui repose sur le crédit d’une personnalité "extérieure". C’est comme ça que Sophie Wilmès a été perçue en mars. Côté francophone pas grand monde ne la connaissait. Ce qui a paradoxalement été son meilleur atout. Quelle personnalité extérieure ? Un flamand comme Frank Vandenbroucke ou Alexander De Croo ? Possible, mais rien n’est moins sûr.

La résilience ou la peur ?

Au bout du compte si la remobilisation ne passe pas par la reconnaissance d’une autorité légitime et d’un objectif commun, il ne restera plus que la peur individuelle comme vecteur. C’est ce que pressentait l’épidémiologiste Marius Gilbert, qu’à défaut de motivation collective la hausse du nombre de morts soit notre ultime moteur d’action individuelle. Le problème de la peur, on le voit, c’est qu’elle est éphémère. Les 10.000 morts semblent déjà loin. Le problème, c’est qu’une société c’est plus que la somme des individus et de leurs peurs.

Contrairement à ce qu’on a pu voir en Italie, l’épreuve ne semble pas s’être transformée en résilience collective. Que du contraire même. Pour les autorités publiques, les politiques, les scientifiques, les journalistes et au fond pour tous les citoyens francophones ce début de deuxième vague est synonyme d’une immense défaite collective. Bien sûr, puisqu’on est au début et que les digues hospitalières n’ont pas encore rompu, il est tout à fait possible de nous relever. Il est aussi possible que nous en sortions grandi en tant que société. Mais pour l’instant il faut bien reconnaître que nous avons un genou à terre.

Les épidémies révèlent les failles des sociétés : la gouvernance confuse, les institutions faibles, les leaders décrédibilisés. Mais la faille la plus inquiétante que nous révèle cette deuxième vague c’est que nous francophones avons bien du mal, plus que les autres en Europe, à faire société.

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