Bruxelles et Uber : entre blocage au XXe siècle et péché originel

Uber, stop ou encore à Bruxelles ? C’est la question qui se pose depuis cette interdiction, pour les chauffeurs, de faire usage d’un smartphone pour accepter des courses. Cela peut sembler trivial, mais le gouvernement régional bruxellois se déchire sur cette question.

Rétroactes

Lorsque Uber s’est lancé à Bruxelles, en 2014, n’importe qui pouvait s’inscrire comme chauffeur, et avec son propre véhicule, proposer ses services. C’était très "disruptif", pour utiliser le terme à la mode à l’époque, on se fiche des règlements et on y va. UberPOP a tenu un an et demi avant que la justice ne siffle la fin de la récré, pour non-respect de la réglementation.

Pour se mettre en conformité avec la législation bruxelloise, Uber a lancé UberX, un service plus haut de gamme, officiellement de location de limousine respectant, par un tour de passe-passe, les textes de loi de la région-capitale. Tour de passe-passe condamné par la cour d’appel de Bruxelles en janvier dernier. Et depuis hier lundi, la région annonce procéder à des contrôles, avec possibilité d’amendes et de saisie des véhicules. Bruxelles applique la loi, point.

Majorité en surchauffe

Tiens, vous savez qui est en charge de la politique des taxis ? C’est le ministre-président Rudi Vervoort, alors qu’habituellement les taxis se retrouvent dans l’escarcelle du ministre de la Mobilité. Et ce qui interpelle, donc, ce sont les attaques frontales à l’encontre de Rudi Vervoort.

Via Twitter, deux membres flamands du gouvernement, le libéral Sven Gatz et le socialiste Pascal Smet, ont dénoncé l’interdiction de fait d’Uber. Pour Pascal Smet, ancien ministre de tutelle des taxis, "interdire les smartphones en 2021 est 'parfaitement inconcevable". Sven Gatz, parle, lui de "réglementation archaïque (de 1995)" et qu’il eut mieux valu attendre les réponses de la Cour constitutionnelle, deux questions y sont, en effet, pendantes. On notera tout de même la sévérité de la cour d’appel de Bruxelles, le mois dernier, contre Uber. La cour parle de fraude à la loi.

Concernant la réglementation, datant de 1995, c’est clairement un texte dépassé. Mais en arriver à critiquer ouvertement le chef de l’équipe, comme l’ont fait Gatz et Smet, c’est tout même assez interpellant. Imaginez un ministre fédéral s’en prendre à ce point à Alexander De Croo. Ce n’est pas vraiment une habitude chez nous. Ça chauffe à tel point que le dossier va arriver sur la table du gouvernement ce jeudi. Ce qui n’était pas vraiment prévu.

Pas de crise politique, mais du désordre

Cela va faire sept ans qu’Uber est en Belgique. En sept ans, Bruxelles n’a toujours pas réussi à intégrer les nouveaux entrants dans son offre taxi. Parce que le succès d’Uber, un peu comme Netflix, c’est le succès de la facilité, de la simplicité, de l’efficacité et de la transparence sur les prix. Là où le secteur du taxi bruxellois a pu, malheureusement, charrier une mauvaise réputation, parfois justifiée, avouons-le.

Reste qu’interdire purement et simplement Uber, comme ça, du jour au lendemain, en 2021, en laissant potentiellement sur le carreau 2000 chauffeurs, ça pose question. On sait le PS bruxellois particulièrement attentif sur ce dossier, avec un enjeu électoraliste, diront ses opposants. Et c’est peut-être le cas. Mais ce qui est intéressant dans ce dossier, c’est que ce n’est pas noir ou blanc.

Uber n’a-t-il pas permis aux taxis de se remettre en question par rapport, entre autres, au numérique ? Certaines applications de taxis bruxellois, même imparfaites, fonctionnent désormais assez bien. Sans Uber, pas sûr que cette évolution aurait vu le jour.

Uber offre du travail à une catégorie de la population qui, sans ça, n’en aurait peut-être pas, ou qui sans Uber serait dans de grandes difficultés financières. Pour tout dire, si j’avais été étudiant aujourd’hui, j’aurais certainement travaillé pour Uber. Mais comme étudiant seulement, pas plus, vu l’absence de statut des chauffeurs.

Que l’on ne s’y trompe pas : en refusant de respecter, un peu partout dans le monde, les réglementations, le modèle d’Uber a toujours tenu sur du sable. Le péché originel d’Uber est resté le même depuis sa création : l’entreprise basée à San Francisco n’a jamais voulu faire de ses chauffeurs des salariés, leur offrant ainsi un statut social digne de ce nom, avec une protection sociale, un salaire minimum et des congés payés.

Ce péché originel, il est attaqué partout, et encore la semaine dernière en Grande-Bretagne : après des années de procédure, la cour suprême britannique a statué que les chauffeurs Uber étaient bel et bien des employés. C’est peut-être le début de la fin du business model d’Uber.

A l’échelle européenne, la Commission européenne a lancé une consultation, mercredi dernier, pour mettre de l’ordre dans les statuts professionnels sur ces plateformes numériques. Les réponses d’Uber n’ont pas traîné : je cite "le salariat n’est pas la solution", il faut "dépasser le modèle binaire du travail". Le péché originel demeure donc bel et bien.

Tout cela ne doit pas cacher la faillite politique bruxelloise sur ce dossier. La Région peut faire largement mieux : revoir sa législation, intégrer et/ou encadrer les nouvelles technologies. Parce que ne pas le faire, c’est renvoyer une image déplorable d’une capitale bloquée au XXe siècle, c’est ne pas tenir compte des usages des plus jeunes.

On ne peut brandir le fait que 53% des foyers bruxellois n’ont pas de voiture, et empêcher les usages qui permettent de s’en passer. En attendant, des chauffeurs Uber roulent toujours ce matin. A leurs risques et périls.

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