Affaire Ihsane Haouach : quand la presse cède à la tentation

On ne parle évidemment que de ça rue de la loi : vendredi, et ce dimanche ont été de longues journées pour les suiveurs de la politique fédérale. Vendredi soir, des fuites très peu étayées faisaient un lien direct entre une note de la Sureté et la démission d’Ihsane Haouach, il était question d’une appartenance aux Frères musulmans. Et ce dimanche, même pendant la finale de l’Euro, les téléphones ont aussi chauffé parce que le contenu de la note a commencé à circuler en fin d’après-midi. Il faut le préciser, je n’ai pas vu le document, a priori, à l’heure actuelle, aucun journaliste ne l’a vu, mais à plusieurs sources, antagonistes, à la différence de vendredi c’est important, voici les faits saillants de cette note :

  • La Sureté écrit qu’à sa connaissance, Ihsane Haouach n’est pas membre des Frères musulmans. Et que par ailleurs, elle n’a jamais attiré l’attention des services de sécurité en raison de positions extrémistes.
  • Cependant, la note de la Sureté indique que la désormais ex-commissaire au gouvernement a côtoyé, dans son entourage, des membres des frères musulmans. La Sureté précise qu’elle ignore si Ihsane Haouach était consciente ou pas de l’appartenance aux Frères musulmans de ces personnes issues de son entourage.
  • La Sureté explique aussi que vu la stratégie des Frères musulmans de masquer leurs intentions, il faudrait d’abord prévenir Sarah Schlitz, la secrétaire d’Etat de tutelle. Et dans un second temps, seulement, la Sureté envisage de prendre contact avec Ihsane Haouach pour la sensibiliser à cette problématique.

Ces trois éléments remettent en cause assez fortement la communication politique qu’on a pu voir tout ce week-end. Parce que, de ce qu’on comprend, à aucun moment, cette note de la Sureté n’évoque le fait qu’Ihsane Haouach devrait être démise de ses fonctions parce qu’elle représenterait un danger pour l’Etat ou pour nos valeurs.

Pourquoi démissionner ?

Parce qu’elle en avait marre. In tempore non suspecto, avant cette histoire de la Sureté, un départ, de son point de vue, se profilait déjà à l’horizon, ça circulait déjà en tout cas, discrètement. Mais un départ pas aussi soudain, pas comme cela. L’interview qu’elle a donnée au Soir, le week-end dernier, une interview avec pas mal de choses problématiques – et Bertrand Henne en a parlé vendredi à ce micro – cette interview aurait dû, à mon sens, justifier qu’elle soit écartée. Elle ne l’a pas été. C’est la responsabilité d’Ecolo. Cependant, un épisode a été passé sous silence la semaine dernière : il y a une réunion entre Ihsane Haouach et Corentin De Salle, l’administrateur MR qui avait demandé à la commissaire de ne plus porter son voile lors des réunions du CA. Une entrevue positive, dit-on. Mais 24 heures plus tard, à plusieurs sources, il nous revient qu’un mail pas positif du tout de Corentin De Salle a remis de l’huile sur le feu. Rajoutez à cela la plénière de la Chambre, jeudi une plénière où le Premier ministre sort le carton jaune et puis enfin cette note à laquelle l’ex-commissaire n’a pas eu accès. Tous ces éléments, les uns après les autres, peuvent parfaitement expliquer qu’un départ précipité soit intervenu. En tout cas, il sera temps, plus tard, avec du recul, de revenir sur l’entièreté de cette affaire Haouach parce que tout n’a pas encore été dit.

Cirque politico-médiatique

Dès vendredi soir puis samedi, on entendait au centre et à droite, que cette histoire n’était pas finie, qu’Ecolo et Sarah Schlitz étaient forcément au courant, avant la plénière, du contenu de la note, qu’il y avait une responsabilité politique grave. Georges Dallemagne l’a dit sur nos antennes ce samedi. Tous ces messages envoyés aux rédactions, ces interviews données, l’étaient sur une base factuelle finalement faible voire inexistante, comme l’expliquera le Premier ministre en personne à la Chambre, ce matin à 10 heures : cette fameuse note de la Sureté n’a été consultée par Alexander de Croo et Sarah Schlitz qu’après la plénière. D’ailleurs cette note fait trois pages, quasi la moitié de la note se résume, nous dit-on, à un explicatif sur la présence des Frères musulmans dans le monde. Et finalement, par la grâce d’un seul article de presse vendredi soir (modifié depuis), cette note est devenue la raison de la démission d’une commissaire de gouvernement, en tout cas la raison au conditionnel, ce fameux conditionnel un peu "hypocrite". Il ne faut pas tourner autour du pot : cette histoire de note fuitée, mais en fait "pas vraiment", juste "quelques éléments", de quoi faire planer un lourd soupçon, tout cela est un ratage complet, pour tous les médias francophones, nous y compris, car nous aussi avons aussi évoqué au conditionnel ces liens potentiels avec les Frères musulmans. Ce matin, dans la presse flamande, De Standaard, De Morgen, Ihsane Haouach est, par contre, d’une certaine façon lavée de tout soupçon quand chez nous, il est question d’une polémique sur le renseignement ou du rôle d’Ecolo. Que des politiques attaquent bille en tête sans nécessairement chercher à être dans le vrai, malheureusement, ça arrive souvent. Mais notre job, normalement, c’est de résister à cela. Ce week-end, malheureusement tout le monde a cédé à la tentation. C'est un beau foirage. Et il n’y a pas de quoi être fier.

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