Un vieux type qui vocifère, mais avec l'arme nucléaire

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

Imaginez-vous en train d’écouter un vieux type qui ne cesse de parler au cours d’un dîner, et il vous raconte tout ce qui ne tourne pas rond dans ce monde – en gros, à quel point nous sommes les victimes des étrangers qui profitent de nous. Vous l’écoutez; après tout, on a entendu approximativement 17 000 spécialistes des informations nous expliquer que les vieux types qui ne cessent de parler dans les dîners, c’était bien ça la Vraie Amérique.

En dépit de tous vos efforts pour ne pas être condescendant, pourtant, vous ne pouvez pas vous empêcher de noter que ses opinions sont, eh bien oui, un peu mises à mal par les faits. Non, nous ne connaissons pas une gigantesque vague de criminalité très violente perpétrées par des immigrés. Non, nous ne donnons pas des sommes folles aux aides étrangères. Et c’est pareil pour toute la liste. En gros, ce qu’il imagine être des faits, ce ne sont que des choses qu’il a entendues quelque part, peut-être sur Fox news, et qu’il n’a pas pris la peine de vérifier.

Bon, en général, l’on devrait être prêt à faire preuve de beaucoup d’indulgence à l’égard des citoyens lambda là-dessus. Les gens doivent s’occuper de leurs enfants, de leur emploi, et ils ont leur vie à vivre, on ne peut pas s’attendre à ce qu’ils soient des experts en politique – même s’ils devraient peut-être avoir une idée un peu plus claire de ce qu’ils ne connaissent pas.

Mais que se passe-t-il si ce vieux type, mal informé, qui éructe sans cesse, qui croit fermement à des choses qui sont tout simplement fausses s’avère être le président des Etats-Unis ?

La déclaration de Donald Trump, affirmant qu’il est prêt à imposer des tarifs douaniers sur l’acier et l’aluminium sont de la mauvaise politique, mais en soi ce n’est pas dramatique. Par contre, ce qui est vraiment dérangeant, c’est la façon dont il semble être arrivé à cette décision, qui a surpris, apparemment, sa propre équipe économique.

Tout d’abord, la soi-disant justification légale expliquant sa décision, c’est que les droits de douane étaient nécessaires pour protéger la sécurité nationale. Après tout, l’on ne peut être dépendant de puissances étrangères et hostiles comme… le Canada, notre fournisseur étranger principal d’aluminium (le Canada est également notre fournisseur étranger principal pour l’acier).

Cette tentative de justification de décision politique est à l’évidence complètement frauduleuse, et c’est important : cela donne aux autres pays le droit le plus légal d’exercer des représailles et ils le feront, c’est certain. L’Union européenne –qui est, soit dit en passant, un acteur plus important dans le monde du commerce que nous – a menacé d’imposer des droits de douane sur les Harley Davidson, le bourbon et les jeans.

Dans le même temps, dans les jours qui ont suivi l’annonce de Trump, il a tweeté ânerie sur ânerie.

Et par là je ne veux pas dire qu’il a dit des choses avec lesquelles je ne suis pas en accord ; ce que je veux dire, c’est qu’il raconte des choses qui sont tout simplement complètement fausses, même selon le gouvernement américain lui-même.

Par exemple, il a déclaré que nous avons de forts déficits commerciaux avec le Canada ; en fait, selon les chiffres américains, nous avons un léger excédent. Il prétend que les Européens imposent "de gigantesques droits de douane" sur les produits américains ; le guide du gouvernement américain pour les exportateurs nous dit que "les exportations américaines vers l’Union Européenne profitent d’un droit de douane de seulement 3 pourcent".

Il ne s’agit pas de toutes petites erreurs. Trump – qui peut avoir accès à des briefings exhaustifs sur n’importe quel sujet, rien qu’avec un mot, mais qui préfère regarder "Fox and Friends" à la place – a, dans sa tête, une image du commerce mondial qui ressemble à la réalité aussi peu que sa vision de l’Amérique en train d’être renversée par des immigrés violents.

Et sa notion de ce qu’il faut faire à propos de ces problèmes imaginaires n’est en fait rien d’autre que la diatribe d’un pilier de comptoir.

"Les guerres commerciales sont une bonne chose, et elles sont faciles à gagner", a-t-il tweeté, quand il pense, à l’évidence, que "gagner" signifie vendre avantage à l’autre que ce qu’il vous vend. Ce n’est pas comme ça que ça marche.

En fait, même si l’on pouvait éliminer les déficits commerciaux des Etats-Unis avec des droits de douane, il y aurait toujours des effets secondaires très déplaisants : des taux d’intérêts bien plus élevés qui viendraient faire des ravages sur l’immobilier et ceux qui ont de lourdes dettes (coucou Jared) et un dollar légèrement plus fort, qui infligerait de sévères dommages à nos exportateurs, comme un grand nombre d’agriculteurs américains. Et une guerre commerciale à grande échelle viendrait désorganiser les chaînes logistiques internationales, écartant ainsi de très nombreux employés :  le gouvernement américain estime que les exportations vers l’Union Européenne, le Canada et le Mexique représentent respectivement 2,6 millions d’emplois américains, 1,6 millions et 1,2 millions.

Est-ce que Trump va continuer avec ses diatribes ? Nul ne le sait. Peut-être que les adultes de son administration, s’il en reste encore, vont trouver de beaux objets bien brillants pour le distraire – mettons, des "concessions" sans importance du Canada ou du Mexique afin de le convaincre qu’il est le grand vainqueur. Mais que la guerre commerciale ait lieu ou non, cet étalage d’ignorance belliqueuse de la part de Trump devrait beaucoup nous inquiéter.

Tout d’abord, le simple fait de tenir des propos durs et stupides sur le commerce altère la crédibilité des Etats-Unis : si l’on se met à menacer nos alliés les plus importants de représailles contre des mesures qu’ils n’ont même pas, comment peut-on s’attendre à ce qu’ils nous fassent confiance – ou nous soutiennent – sur quoi que ce soit d’autre ?

Au-delà de ça, y a-t-il la moindre raison de croire que l’ignorance belliqueuse de Trump s’arrête au commerce ? En fait, l’on sait qu’il est tout aussi grandiloquent et racontant n’importe quoi (le racisme en plus) lorsqu’il s’agit de la criminalité, et il n’y a aucune raison de penser qu’il est meilleur sur n’importe quel grande question nationale de sécurité.

Même dans des circonstances idéales, devoir écouter un vieux bonhomme très bavard débiter des imbécillités est pénible. Mais lorsque ce type en question contrôle la puissance militaire la plus importante du monde, y compris l’arme nucléaire, c’est tout bonnement effrayant.

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