Qui a dévoré le cerveau des républicains ?

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

Lorsque Celui Qui Tweete en chef a fustigé les républicains du Sénat en les traitant de "lâcheurs complets" car ils n’ont pas réussi à abroger l’Affordable Care Act, il n’aurait pas pu se tromper davantage. En fait, ils ont montré un acharnement digne des zombies dans leur détermination à arracher une couverture santé des mains de millions d’Américains, avançant dans le désordre malgré les analyses désolantes du Congressional Budget Office, la dénonciation de leurs projets par chacun des grands groupes médicaux et l’écrasante désapprobation des gens.

Voyons les choses ainsi : le Sénateur Lindsey Graham avait entièrement raison lorsqu’il a décrit l’effort final vers l’abrogation comme "une mesure terrible et une horrible façon de faire de la politique", un "désastre" et une "fraude". Il a quand même voté pour – comme l’ont fait 48 de ses collègues.

D’où est donc venue cette horde de zombies ? Qui a dévoré le cerveau des républicains ?

Ainsi que l’ont souligné beaucoup de gens, lorsqu’il s’agit de la couverture santé, les républicains se sont littéralement laissés prendre dans leurs propres filets de mensonges. Ils ont combattu l’idée d’une couverture universelle puis s’en sont pris à l’Affordable Care Act (ACA) parce qu’il n’avait pas réussi à couvrir suffisamment de gens ; ils ont placé "les intérêts personnels", c’est-à-dire des coûts directs élevés, au centre de leur idéologie du système de santé, puis s’en sont pris à la loi à cause de ses franchises élevées. Lorsqu’ils ont enfin eu l’occasion de l’abroger, le contraste entre ce qu’ils avaient promis et leurs propositions réelles a provoqué la révulsion générale et justifiée des gens.

Mais la malhonnêteté crue de ce jihad républicain contre l’Obamacare exige une explication.

Car cela va bien au-delà d’une propagande politique classique : pendant sept ans, un parti tout entier n’a cessé d’insister sur le fait que le noir, c’était blanc et que le haut, c’était le bas.

Et ce genre de comportement ne vient pas de nulle part. La débâcle républicaine du système de santé a été le point culminant d’un processus de détérioration intellectuelle et morale qui a démarré il y a quarante ans, à l’aube du mouvement du conservatisme moderne – c’est-à-dire pendant la période que les conservateurs anti Trump présentent aujourd’hui comme l’âge d’or de la pensée conservatrice.

Un moment clef arriva dans les années 1970, lorsqu’Irving Kristol, le parrain du néo conservatisme, adopta l’économie de la demande – cette assomption, réfutée par toutes les preuves à disposition ainsi que par l’expérience, que les baisses d’impôts se remboursent toutes seules en donnant un coup de fouet à la croissance économique. Des années plus tard, fier d’avoir accordé plus de valeur à l’opportunisme politique qu’à l’intégrité morale, il écrivait : "Je n’étais pas certain de ses mérites économiques mais j’ai rapidement vu les possibilités politiques". Dans un autre essai, il admettait, plein d’entrain, avoir eu "une attitude cavalière envers les déficits budgétaires" parce que tout ce qui comptait, c’était de créer une majorité républicaine – et donc "la priorité, c’était l’efficacité politique, pas le fait de tenir les comptes des manquements du gouvernement".

Le problème, c’est qu’une fois que l’on accepte le principe que mentir n’est pas un souci si cela vous aide à gagner des élections, il devient de plus en plus difficile de limiter l’étendue de ces mensonges – ou même de se souvenir de ce que c’est que de rechercher la vérité.

L’effondrement moral et intellectuel de la droite ne s’est pas produit tout d’un coup. Pendant un temps, les conservateurs ont tenté de faire face aux véritables problèmes. Par exemple, en 1989, la Heritage Foundation offrait un projet de santé ressemblant fort à l’Obamacare. Cette même année, George Bush Senior proposait un système de quotas afin de contrôler les pluies acides, une proposition qui finit par devenir une loi.

Mais a posteriori, il est facile d’observer la propagation du ver dans le fruit. Comparé à Donald Trump, Bush père ressemble à un politicien modèle – mais son administration n’a cessé de mentir quant à la montée des inégalités.

L’administration de son fils a menti en permanence sur les baisses d’impôts, faisant croire qu’elles étaient faites pour la classe moyenne et – au cas où vous l’auriez oublié – nous a fait entrer en guerre sur de faux prétextes.

Et le parti républicain tout entier, ou quasiment, a soit soutenu soit refusé de condamner ces élucubrations de "commissions vie ou mort" de l’Obamacare.

Avec cet historique, le désastre de la couverture santé des républicains était parfaitement prévisible.

L’on ne peut pas s’attendre à avoir des propositions politiques correctes ou même cohérentes d’un parti qui a passé des dizaines d’années à soutenir des mensonges utiles politiquement et à dénigrer toute expertise.

Et que les choses soient claires : nous parlons ici des républicains, pas du "système politique".

Les démocrates ne sont pas exempts de quelques raccourcis intellectuels afin d’avoir un avantage électoral. Mais, une fois toutes les cartes en main, l’administration Obama fut remarquablement lucide et honnête sur ses mesures. Elle a notamment été toujours très claire quant à ce que l’ACA était censé faire et comment il allait le faire – et il a, pour l’essentiel, fonctionné comme il avait été annoncé.

Bon, et maintenant ? Peut-être, je dis bien peut-être que les républicains vont travailler avec les démocrates afin d’améliorer le système de santé – après tout, les sondages laissent à penser que les électeurs s’en prendront à eux, et à juste titre, si des problèmes survenaient à l’avenir.

Mais ce ne serait pas facile pour eux de faire face à la réalité, et ce même si leur président n’était pas quelqu’un qui éructe des diatribes basées sur l’intimidation.

Et il est difficile d’imaginer quoi que ce soit de positif sur d’autres fronts politiques. Cela fait des décennies que les républicains ont perdu leur capacité à réfléchir intelligemment et ils ne sont pas prêts de la retrouver.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK