Pourquoi tous les emplois ne comptent-ils pas

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

Le Président Donald Trump promet encore de recréer des emplois dans le secteur du charbon. Mais la raison sous-jacente pour laquelle les emplois dans ce secteur sont en baisse – l’automatisation, une demande d’électricité en baisse, le gaz naturel qui est bon marché, les progrès technologiques en matière d’énergie éolienne et solaire – tout ceci ne disparaîtra pas.

Pendant ce temps, la semaine dernière, le ministère des finances refusait officiellement (et à juste titre) de faire de la Chine un manipulateur de monnaies, rendant ainsi caduque tout ce que Trump avait dit sur le fait de faire revivre ce secteur de production.

L’administration Trump va-t-elle faire quoi que ce soit de concret pour recréer des emplois dans le secteur de l’industrie et minier ? Probablement pas.

Mais permettez-moi de poser une autre question. Pourquoi les discussions publiques concernant les pertes d’emplois sont-elles à ce point concentrées sur la manufacture et le secteur minier, tout en ignorant les forts déclins de certains secteurs de service ?

Ce weekend, le magazine du New York Times a publié un reportage photo sur le déclin des magasins classiques face à la concurrence de l’internet. Les photos, qui marquaient le contraste entre des "centres commerciaux zombies", vides après le départ de nombreuses enseignes et les entrepôts gigantesques qui s’occupent des stocks des vendeurs en ligne étaient frappantes. La réalité économique est plutôt frappante elle aussi.

Voyons ce qui s’est passé pour les grands magasins. Alors même que Trump se gargarisait du fait d’avoir sauvé quelques centaines d’emplois dans le secteur de la manufacture ci-et-là, Macy’s annonçait un plan de fermeture de 68 magasins et le licenciement de 10 000 employés. Sears, une autre véritable institution, a fait part de ses "sérieux doutes" quant à sa capacité à continuer à faire des affaires.

De manière générale, les grands magasins emploient trois fois moins de gens aujourd’hui qu’en 2001. Cela fait plus d’un demi-million d’emplois classiques qui ont disparu – et c’est environ 18 fois plus d’emplois perdus dans ce secteur que dans le secteur minier.

Et la vente n’est pas le seul domaine de service qui est durement frappé par les changements technologiques. un autre exemple frappant, c'est la presse’ qui a perdu 270 000 emplois depuis 2000, ce qui représente environ deux-tiers de ses employés.

Pourquoi, alors, des promesses de sauver des emplois de service ne sont-elles pas incontournables dans une mise en scène politique, comme le sont les promesses de sauver des emplois miniers et du secteur de la manufacture ?

Une réponse pourrait bien être que les mines et les usines font parfois office de piliers de l’économie locale et que leur fermeture peut donc dévaster toute une communauté, ce que la fermeture d’un magasin ne pourrait pas faire. Et il y a du vrai dans cet argument.

Mais ce n’est pas l’entière vérité. Fermer une usine, ce n’est qu’une des façons de miner une communauté locale.

La concurrence des très grands magasins et des centres commerciaux ont également fait beaucoup de tort aux petits magasins de centre-ville ; aujourd’hui, un grand nombre de centres commerciaux des petites vielles sont aussi en train de se casser la figure. Et l’on devrait accorder l’importance qu’il mérite au fait que le déclin des petits journaux locaux a érodé le sens d’une identité locale.

Une autre raison, moins vendeuse, pour laquelle les secteurs miniers et de la manufacture sont devenus des ballons de football politiques, alors que ce n’est pas le cas pour les services, c’est qu’il faut avoir des méchants.  Les démagogues peuvent dirent aux mineurs de charbon que les libéraux ont pris leur emploi à cause de leurs règlementations environnementales. Ils peuvent dire aux employés de l’industrie que leurs emplois ont été pris par d’affreux étrangers. Et ils peuvent promettre de recréer des emplois en polluant à nouveau l’Amérique, en étant inflexible sur le commerce, et ainsi de suite. Ce sont de fausses promesses, mais qui marchent bien avec certaines personnes.

Par contraste, il est vraiment difficile de blâmer les libéraux ou les étrangers pour, mettons, le déclin de Sears. (La liquidation des actifs de la chaîne, dont le propriétaire est fou d’Ayn Rand est encore une autre histoire, mais qui ne résonnerait probablement pas pareil au cœur du pays).

Enfin, il est difficile d’échapper à cette idée que la manufacture, et plus particulièrement le travail minier est considéré de manière particulière parce qu’ainsi que le fait remarquer Jamelle Bouie, de Slate, leurs employés ont bien plus de chances d’être des hommes et bien plus blancs que toute la masse salariale dans son ensemble.

Quoi qu’il en soit, quelles que soient les raisons pour lesquelles les histoires politiques ont tendance à privilégier certains emplois et certaines industries par rapport à d’autres, c’est une tendance que nous devrions combattre. Des employés de magasins et des journalistes locaux qui sont licenciés sont tout autant des victimes des changements économiques que des mineurs licenciés.

Vous vous demandez alors que faire pour mettre un terme aux pertes d’emploi dans le secteur du service ? Pas grand-chose – mais la même chose est vraie pour le secteur minier et de la manufacture, ainsi que les électeurs de la classe ouvrière de Trump l’apprendront bientôt. Dans une économie qui change tout le temps, il y a toujours des emplois perdus : 75 000 américains sont renvoyés ou licenciés chaque jour travaillé. Et parfois, des secteurs entiers disparaissent à mesure que la technologie et les goûts des gens changent.

Même si nous ne pouvons pas arrêter les pertes d’emplois, par contre nous pouvons limiter les dommages humains lorsqu’elles surviennent. L’on peut garantir un système de santé et une pension de retraite correcte pour tous. L’on peut aider ceux qui se retrouvent juste au chômage. Et l’on peut faire en sorte de conserver notre économie forte – ce qui veut dire faire des choses comme investir dans des infrastructures et l’éducation, pas baisser les impôts pour les riches en espérant que tous profitent des retombées.

Je ne souhaite pas laisser penser que je me moque des employés des secteurs miniers et industriels. Oui, leurs emplois comptent. Mais tous les emplois comptent. Et alors que nous ne pouvons garantir que tel ou tel emploi durera dans le temps, nous devons et nous devrions garantir une vie décente dans le temps, même lorsque ce ne sera pas le cas d’un emploi.

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