Les zombies, les vampires et les républicains

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

Cela fait longtemps que les zombies sont à la tête du parti républicain. La bonne nouvelle, c’est qu’ils sont peut-être enfin en train de perdre leur mainmise – même s’ils pourraient bien revenir et se remettre à manger les cerveaux des conservateurs. La mauvaise nouvelle c’est que même si les zombies reculent, les vampires prennent leur place.

Quels sont ces zombies dont je parle ? Parmi les experts, ce terme se rapporte aux idées politiques qui auraient dû être abandonnées depuis longtemps, face aux preuves et à l'expérience, mais qui n’ont de cesse de continuer leur route.

Le zombie en chef de la droite, c’est cette insistance sur le fait que la clef de la prospérité, ce sont des impôts bas pour les riches. Cette doctrine aurait dû s’éteindre lorsque la hausse d’impôts de Bill Clinton n’a pas causé cette récession tant annoncée et a plutôt été le point de départ d’un grand boum économique. Elle aurait dû s’éteindre lorsque les coupes d’impôts de George W. Bush ont été suivies par une croissance terne, puis par un effondrement. Et elle aurait dû s’éteindre une fois de plus au lendemain de la hausse d’impôts d’Obama en 2013 – en partie via l’expiration des baisses d’impôts de Bush, en partie via de nouveaux impôts pour financer l’Obamacare – lorsque l’économie a poursuivi sa marche en avant, créant 200 000 emplois par mois.

En dépit d’avoir tort en permanence quant à leurs prévisions, pourtant, les fanatiques des baisses d’impôts n’ont cessé de gagner de l’influence au sein du parti républicain – jusqu’au désastre du Kansas, là où le Gouverneur Sam Brownback avait promis que des baisses d’impôts très importantes allaient produire un miracle économique. A la place, l’État a eu droit à une petite croissance et à une crise fiscale, qui a fini par pousser les républicains, eux-mêmes, à voter pour des hausses d’impôts, passant outre le veto de Brownback.

Est-ce que cela mettra fin au zombie de la baisse des impôts ? Peut-être – bien que les économistes derrière la débâcle du Kansas qui n’ont, bien entendu, rien appris, semblent être les agents principaux derrière le projet d’impôts de Trump, tel qu’il est aujourd’hui.

Mais au moment même où les zombies quittent la scène, les mesures vampires – appelées ainsi non pas tant à cause de leur côté "suceuses de sang", même si c’est le cas, mais plutôt parce qu’elles ne supportent pas la lumière du jour – ont pris leur place.

Voyons ce qui se passe en ce moment en ce qui concerne le système de santé.

Le mois dernier, les républicains de la Chambre ont fait passer en force l’une des lois les pires, les plus cruelles de l’histoire. Selon le Congressional Budget Office, l’American Health Care Act (AHCA) ferait perdre leur couverture santé à 23 millions d’Américains et ferait grimper en flèche les premiums pour des millions d’autres, notamment les employés les plus âgés ayant des revenus relativement bas.

Ce projet de loi est très impopulaire, et c’est normal. Néanmoins, les dirigeants du Sénat républicain tentent désormais de faire passer en force leur propre version de l’AHCA, version qui, d’après des rapports, ne changent que très peu, et seulement en surface. Et ils tentent de le faire dans le plus grand secret. Il semble qu’il n’y aura aucune audience devant un comité avant que le projet ne soit présenté. Et les sénateurs n’ont pas non plus vu le moindre brouillon ou quoi que ce soit de plus qu’un plan très sommaire.

Certains ont, paraît-il, vu des présentations Power Point mais les "diapos étaient présentées tellement rapidement sur les écrans qu’il est quasi impossible de se souvenir de quoi que ce soit".

A l’évidence, le but est de faire passer ce projet de loi, qui aura des effets dévastateurs sur des dizaines de millions d’Américains sans donner à ceux qui sont censés le faire passer, et encore moins aux gens du public, la moindre chance de comprendre ce pour quoi ils votent. Il est même suggéré que Mitch McConnell, le dirigeant de la majorité au Sénat, pourrait exploiter les failles dans les règlementations pour empêcher toute discussion au Sénat.

Pourquoi ce mélange de secret et de vitesse ? A l’évidence, le projet de loi ne peut survivre au soleil – et je suis loin d’être le premier à faire cette analogie avec les vampires.

C’est sans précédent. Ignorons les mensonges des républicains sur la façon dont l’Obamacare a été voté : l’Affordable Care Act a été discuté de façon exhaustive et les démocrates ont toujours été très clairs quant à ce qu’ils tentaient de faire et à la façon dont ils tentaient de le faire.

Par contre, lorsqu’il s’agit du remplacement républicain de l’Obamacare, ce n’est pas simplement le processus qui est secret ; leur but l’est aussi. Vox.com a demandé à huit sénateurs républicains quel problème ce projet de loi était censé régler, et comment il était censé le régler. Pas un seul n’a pu donner une réponse cohérente.

Bien entendu, aucun d’entre eux n’a abordé le gain évident du fait d’ôter une couverture santé à des millions : de gigantesques baisses d’impôts pour les riches. Comme je l’ai dit, même si le fait de sucer du sang n’est pas la raison principale pour laquelle on l’appelle une mesure vampire, ça en fait partie.

Ah oui, une chose encore : ce qui se passe n’est pas seulement sans précédent, c’est également sans président. L’on peut s’en prendre à Donald Trump pour beaucoup de choses, notamment le fait qu’il signera certainement n’importe quelle mauvaise loi qui lui sera présenté. Mais en ce qui concerne le système de santé, tout laisse à penser qu’il n’est qu’un spectateur ignorant, qui n’a qu’une petite idée, voire aucune, de ce qu’est réellement le Trumpcare, Il est peut-être trop occupé à hurler sur sa télé pour savoir ce qu’il en est.

Il ne s’agit donc pas de Trump ; il s’agit du cynisme et de la corruption de tout le parti républicain au Congrès. Souvenez-vous, il ne faudrait que quelques conservateurs avec une conscience – pour être précis, trois sénateurs républicains – pour arrêter cette horreur avant qu’elle ne démarre. Mais aujourd’hui on dirait bien que ces républicains avec des principes n’existent pas.

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