Les deux camps maintenant?

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

Lorsque Donald Trump a démarré sa campagne pour la Maison Blanche, beaucoup de gens ont vu ça comme une grosse blague. Rien de ce qu’il a dit ou fait depuis n’arrange ses affaires. Au contraire, son ignorance pour tout ce qui a trait à de la politique est devenue encore plus frappante, ses positions plus extrêmes, ses défauts encore plus évidents et il n’a eu de cesse de faire preuve d’un degré de mépris sans précédent dans la vie politique américaine pour la vérité.

Pourtant alors que la plupart des sondages laissent à penser qu’il est derrière dans l’élection générale, la marge n’est pas incroyable et il existe toujours une forte chance qu’il l’emporte. Comment est-ce possible ? Je dirais qu’une partie de la réponse tient au fait que les électeurs ne se rendent pas réellement compte de son affreuseté. Et la raison pour cela, c’est qu’encore trop de média ne parviennent pas à briser cette maladie des "deux camps" – cette détermination presque pathologique à présenter les politiciens et leurs programmes comme bons ou mauvais, à égalité, peu importe à quel point ce prétexte devient ridicule.

Que les choses soient claires, je ne suis pas en train de dire que l’on peut tout résumer avec des histoires tronquées dans les média, que personne ne soutiendrait Trump si les médias faisaient leur travail. Le candidat républicain quasi certain ne serait pas arrivé si loin s’il n’exploitait pas des griefs bien ancrés. De plus, l’Amérique est un pays profondément divisé, du moins dans la vie politique, et la grande majorité des républicains soutiendra le candidat investi par le parti, quel qu’en soit le prix. Pourtant, le fait est que les électeurs qui n’ont pas le temps ni l’envie de faire leurs propres recherches, qui tirent leurs analyses des informations télévisées ou d’articles classiques, sont soumis à un régime journalier d’équivalences mensongères.

Ce phénomène n’est pas nouveau. Pendant la campagne de 2000 George W. Bush s’était montré tout simplement malhonnête à propos de ses propositions politiques ; mathématiquement ça ne fonctionnait pas, et il prétendait, de manière répétée, que ses coupes dans les impôts, qui favorisaient à outrance le 1 pourcent le plus riche, visaient la classe moyenne. Pourtant la couverture médiatique grand public ne mit jamais ceci suffisamment en lumière. De frustration, j’écrivis à l’époque que si un candidat à la présidentielle venait à affirmer que la Terre était plate, les analyses politiques auraient ce titre "Forme de la planète : les deux avis se défendent".

Et Trump est loin d’être la seule figure politique actuelle qui bénéficie de la détermination de trouver un équilibre là où il n’y en a pas. Paul Ryan, le président de la Chambre, a une réputation d’expert en politique engagé dans la responsabilité fiscale, qui est totalement incompréhensible si l’on jette un œil aux documents politiques bâclés et profondément malhonnêtes qu’il a réellement sortis. Mais ce culte de l’équilibre donne l’obligation de trouver quelqu’un du côté républicain qui puisse être présenté comme un expert sérieux et honnête sur le plan fiscal, et Ryan se voit donc attribué ce rôle, sans que l’on tienne compte de l’escroc qu’il est en réalité.

Pourtant, il y a escroc et escroc. L’on pourrait penser que Donald Trump, qui ment tellement que ceux qui tentent de vérifier les faits ont du mal à suivre, qui ne cesse de répéter des choses fausses même après qu’elles aient été prouvées fausses, et qui fait un mélange de tout ceci avec un niveau de brutalité qui vise en partie la presse, serait trop même pour les membres de la secte de l’équilibre.

Mais en fait non.

Si je suis honnête, certains commentateurs et médias tentent de mettre en avant les fausses affirmations de Trump, ou celles qui sont effrayantes, ou les deux. Pourtant, ce qui arrive trop souvent, c’est qu’ils tentent encore de maintenir leur équilibre chéri en consacrant le même temps – et de ce que les lecteurs ou téléspectateurs peuvent en dire, la même passion, voire plus grande encore – à dénoncer les approximations bien moins importantes d’Hillary Clinton.

En fait, les études montrent que Clinton a, en tout, reçu beaucoup plus de couverture négative que son adversaire.

Et ces derniers jours, nous avons vu une démonstration spectaculaire de cette maladie des "deux camps" : une chronique des chefs entrants et sortants de l’association des correspondants de la Maison Blanche intitulée "Trump, Clinton, tous deux menacent la liberté de la presse". Comment ? Eh bien Trump a mis au ban certaines organisations de presse qu’il estime hostiles ; il a également, bien que la chronique ne le mentionne pas, attaqué ces organisations et certains journalistes, et a refusé de condamner certains de ses soutiens qui, par exemple, ont harcelé ces journalistes en leur jetant des insultes antisémites au visage.

Pendant ce temps, alors que Clinton n’a rien fait de tel et qu’elle a un staff qui répond rapidement aux questions sur les faits, elle n’aime pas les conférences de presse. C’est tout à fait pareil !

Piqués par les critiques, les auteurs de cette chronique ont publié un communiqué niant qu’ils étaient lancés dans une "fausse équivalence" – je pense que dire que les candidats agissent de manière "similaire" ne veut pas dire qu’ils agissent de manière similaire. Et une fois de plus ils ont refusé d’indiquer quel candidat se comportait de la pire façon.

Comme je l’ai dit, cette maladie des deux camps n’est pas nouvelle, et elle a toujours permis de ne pas prendre ses responsabilités. Mais s’engager sur le terrain de "les deux camps le font" aujourd’hui, dans cette campagne, avec ce candidat, c’est un acte d’une irresponsabilité ahurissante.

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