La Rust Belt encore plus rouillée

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

Donald Trump va revenir sur la plupart de ses promesses de campagne. Quelles sont celles qu’il va tenir ?

J’ai bien peur que la réponse tienne davantage à la psychologie qu’à de la stratégie. Trump montre bien plus d’enthousiasme à punir les gens qu’il n’en montre à les aider. Il a peut-être promis de ne pas toucher à la Sécurité Sociale ou à Medicare, ni de déposséder des dizaines de millions de gens de leur assurance santé obtenue grâce à l’Obamacare, mais dans les fait, il semble tout à fait enclin à satisfaire son parti en détruisant le filet de sécurité sociale.

D’un autre côté, il semble sérieux, très sérieux quant à son impatience à revenir sur l’engagement américain vieux de 80 ans à accroître le commerce mondial. Jeudi la Maison Blanche a annoncé réfléchir à une augmentation de 20% des taxes sur tous les produits importés du Mexique ; ce faisant, les Etats-Unis ne s’excluraient pas seulement du NAFTA, ils violeraient tous nos accords commerciaux. Pourquoi souhaite-t-il cela ? Parce qu’il envisage le commerce international de la façon dont il envisage tout le reste: comme un combat de domination, dans lequel on ne gagne qu’aux dépens de quelqu’un d’autre.

Son discours d’investiture a été on ne peut plus clair là-dessus : "Pendant des dizaines d’années, nous avons enrichi les industries étrangères aux dépens de l’industrie américaine". Et il voit des taxes punitives comme une façon d’empêcher les étrangers de nous vendre des choses, et donc de redonner vie aux "usines rouillées, éparpillées comme des pierres tombales dans tout le pays".

Malheureusement, et n’importe quel économiste le lui dirait – mais probablement pas dans les trois minutes d’affilée où il peut se concentrer – ce n’est pas comme ça que ça fonctionne. Même si les taxes amènent à un revirement partiel du long déclin de l’emploi dans le secteur de la manufacture, cela n’en créera pas, cela ne sera qu’un glissement de ces emplois. Et elles n’y arriveront probablement même pas : mises ensemble, les mesures du nouveau régime vont probablement mener à un déclin plus rapide, et pas plus lent, de la manufacture américaine.

Comment le savoir ? L’on peut regarder la logique économique sous-jacente, et l’on peut aussi regarder ce qui s’est passé pendant les années Reagan, qui sont, en un sens, comme une répétition générale ce qui nous attend.

Ceci dit, je parle bien de la réalité de Reagan, pas la légende des républicains, légende qui impute tous les maux de la récession du début des années 1980 à Jimmy Carter et tous les mérites de la relance qui a suivi à Saint Ronald. En fait, tout ce cycle n’avait presque rien à voir avec les mesures de Reagan. Par contre, ce qu’a fait Reagan, c’est d’exploser les déficits budgétaires avec des dépenses militaires et des baisses d’impôts. Tout ceci a fait remonter les taux d’intérêts, ce qui a attiré les capitaux étrangers. L’afflux de capitaux a, à son tour, mené à un dollar plus fort, ce qui a en fait rendu le secteur américain de la manufacture non compétitif. Les déficits commerciaux ont grimpé en flèche – et le déclin sur le long terme de la part de la manufacture dans l’emploi en général a brusquement accéléré.

Il est à noter que c’est sous Reagan que des termes comme "la désindustrialisation" et l’utilisation de la "Rust Belt" se sont répandus.

Il est également intéressant de noter que le déclin de la manufacture de l’ère Reagan a eu lieu en dépit d’un montant significatif de protectionnisme, notamment un quota sur les exportations de véhicules japonais aux Etats-Unis, ce qui a fini par coûter aux consommateurs plus de 30 milliards de dollars d’aujourd’hui.

Allons-nous répéter l’histoire ? Le régime Trump va clairement faire exploser les déficits, surtout grâce aux baisses d‘impôts pour les riches. (C’est marrant, non, de constater que tous les houspilleurs du déficit sont devenus silencieux ?) C’est vrai, cela ne va peut-être pas donner un coup de fouet aux dépenses, puisque les riches vont économiser une grande partie de leur manne financière alors que les pauvres et la classe moyenne devront faire face à des baisses brutales de leurs allocations. Pourtant, les taux d’intérêt ont augmenté, anticipant la montée en flèche des emprunts, et le dollar a fait de même. Il semble donc que nous sommes sur la trace du petit livre du Reaganisme pour rétrécir le secteur de la manufacture.

Il est vrai que Trump semble prêt à mettre en pratique une forme bien plus extrême de protectionnisme que celle de Reagan, qui avait évité des violations ouvertes des accords commerciaux existants. Cela pourrait aider certaines industries du secteur de la manufacture. Mais cela fera également remonter le dollar, ce qui fera du mal aux autres.

Et il y a encore un autre fait à prendre en compte : l’économie mondiale est devenue bien plus complexe au cours de ces trente dernières années. Aujourd’hui, presque rien n’est simplement "fabriqué aux Etats-Unis" ou, d’ailleurs, "fabriqué en Chine" : la manufacture est une entreprises mondiale, dans laquelle les voitures, les avions et ainsi de suite sont assemblés à partir de composants produits dans des pays multiples et variés.

Que se passera-t-il pour cette entreprise si les Etats-Unis décident de donner un grand coup de hache aux accords commerciaux qui régissent le commerce international ? Inévitablement, il y aura un gigantesque éclatement : certaines usines américaines et communautés en bénéficieront, mais d’autres pâtiront, très fortement, de pertes de marchés, de pertes de composants essentiels, ou des deux.

Les économistes parlent du "Choc Chinois", le bouleversement de certaines communautés par les exportations chinoises qui ont augmenté en flèche dans les années 2000. Eh bien le choc Trump à venir sera tout aussi bouleversant, si ce n’est plus.

Et les plus gros perdants seront une nouvelle fois, comme pour la couverture santé, les électeurs de la classe ouvrière blanche qui ont été suffisamment naïfs pour croire que Donald Trump était de leur côté.

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