La chronique de Paul Krugman: dire oui aux labos pharmaceutiques

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

La semaine dernière l’on a appris que Novartis, le laboratoire pharmaceutique suisse, avait versé 1,2 millions de dollars à Michael Cohen – l’avocat personnel de Donald Trump – pour ce qui s’avère être un rendez-vous unique. Puis, vendredi, Trump a annoncé son "projet" de réduire le prix des médicaments.

Pourquoi ces guillemets qui font peur ? Parce que le "projet" était, avant tout, dénué de contenu, qu’il soit valide ou non. (Oui, il y a bien eu quelques idées que les experts ont trouvées intéressantes mais elles sont très marginales). Pendant la campagne de 2016, Trump avait promis d’utiliser la puissance du gouvernement, et notamment le rôle joué par Medicare pour financer les médicaments délivrés sur ordonnance, pour faire baisser les prix des médicaments. Mais rien de tout cela n’était présent dans son discours de vendredi.

Et si quelqu’un tente de vous convaincre que Trump hausse vraiment le ton face aux labos pharmaceutiques, il y a une réponse très simple : si c'était le cas, son discours aurait fait grimper en flèche les valeurs boursières de ces labos.

Rien de tout ceci ne devrait vous surprendre. Aujourd’hui, "encore une promesse populiste que Trump ne tient pas" est le gros titre le moins original qui puisse être. Mais il y a deux questions de fond ici.

La première, c’est de savoir si le gouvernement américain devrait vraiment faire ce que Trump a dit qu’il ferait mais qu’il n’a pas fait. Et si c’est le cas, pourquoi ne pas avoir pris de décision quant aux prix des médicaments ?

La réponse à la première question est un oui, franc et massif. L’Amérique paie beaucoup plus pour les médicaments que n’importe quelle nation de premier plan et il n’y a aucune bonne raison à cela. En gros, lorsqu’il s’agit de médicaments, nous sommes les pauvres crétins de Big Pharma, et de très loin.

Gardons à l’esprit que la façon dont le business des médicaments fonctionne ne peut ressembler en aucune façon à ce cours d’économie pour débutants, ces histoires d’offre et de demande que ceux qui soutiennent avec enthousiasme les libres marchés adorent. A la place, ce que l’on a, c’est un système de brevet dans lequel le laboratoire qui met au point un médicament obtient un monopole temporaire, légal, pour ce qui est de la vente de ce médicament. Il n’y a pas grand-chose à dire sur ce système, il est même défendable si c’est une façon de récompenser l’innovation ; mais rien de la logique de ce système de brevet ne dit que les propriétaires de ce brevet devraient être laissés libres d’exploiter leur monopole au maximum.

En fait, l’on peut très facilement défendre l’idée que le gouvernement devrait agir afin de limiter les prix demandés par les laboratoires pharmaceutiques, tout comme l’on peut facilement défendre l’idée d’une limite au pouvoir des monopoles en général. Et le fait que les contribuables paient une grosse partie du prix des médicaments renforce cette ligne de défense de limiter le prix des médicaments et donne au gouvernement beaucoup de marge de manœuvre pour atteindre ce but.

Bien entendu, les contrôles draconiens sur les prix des médicaments pourraient décourager les innovations. Mais ce n’est pas ce dont tout le monde parle, et les bénéfices d’une action modérée excèderait très certainement les coûts, pour un grand nombre de raisons : les labos pharmaceutiques gagneraient moins à l’unité mais vendraient davantage, ils dépenseraient moins à mettre au point des médicaments qui sont une réplique plus ou moins exacte de médicaments qui existent déjà, etc. Ah oui, et l’Amérique, avec sa volonté unique de ne surtout pas discuter du prix des médicaments est, en gros, en train de subventionner le reste du monde. Trump n’était-il pas censé détester ce genre de choses ?
Pourquoi donc ne faisons-nous rien au sujet du prix des médicaments ?

C’est vrai, si permettre à Medicare de négocier les prix était une décision isolée, ça ne ferait pas grand-chose. Il nous faudrait également donner à Medicare un peu de pouvoir de négociations, y compris probablement le droit de refuser de prendre en charge des médicaments dont le prix est exorbitant.

Et avant que vous ne vous emportiez en traitant ça de “rationnement”, souvenez-vous qu’avant 2003 Medicare ne payait aucun médicament.

Pourtant, dire non pourrait mettre en colère certains bénéficiaires de Medicare : des sondages montrent un soutien massif des gens (92 pourcent !) au fait que Medicare soit autorisé à négocier des prix plus bas, mais ce soutien pourrait bien se déliter une fois que les gens auront compris ce qu’impliquent des négociations efficaces.

Mais des questions quant aux détails ne sont pas ce qui empêche une action sur les prix des médicaments, puisque nous n’en sommes pas au point où nous allons laisser Medicare tenter de faire baisser les prix. Et la raison pour laquelle nous n’en sommes pas là est, malheureusement, à la fois simple et brutale : Big Pharma a acheté suffisamment de politiques pour bloquer les mesures qui pourraient réduire leurs bénéfices.

Je ne parle pas non plus simplement des contributions de campagnes. Je parle bien de l’enrichissement personnel des politiques qui sont au service de l’agenda politique des laboratoires.

Après tout, qui a mis en place la loi de modernisation de Medicare en 2003, qui a mis les contribuables à contribution pour les coûts engendrés par les médicaments sur ordonnances des personnes âgées mais qui interdit spécifiquement à Medicare de négocier les prix ? La réponse, c’est qu’elle fut largement concoctée par le représentant républicain Billy Tauzin, qui quitta peu de temps après le Congrès pour devenir le président grassement payé du Pharmaceutical Research and Manufacturers Association, le groupe de lobbyistes le plus important du secteur. Si cela vous paraît énorme, c’est parce que ça l’est.

Et Trump, bien loin de nettoyer les marécages de la classe politique, a invité Big Pharma dans la branche exécutive. Tom Price, son premier secrétaire à la santé et aux services à la personne, a été obligé de quitter ses fonctions à cause de ses luxueuses habitudes de voyage – mais ses conflits d’intérêts liés aux labos étaient en fait beaucoup plus importants. Et son successeur, Alex Azar est… un ex cadre dirigeant dont les prises de position sur les prix des médicaments sont en contradiction avec tout ce que Trump a dit pendant sa champagne.

Ce qu’il faut retenir, c’est que l’exception américaine a encore frappé : nous restons le seul pays de premier plan à laisser les laboratoires pharmaceutiques nous faire payer ce qu’ils veulent.

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