Bientôt la crise Trump ?

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

Que les choses soient claires : installer Donald Trump à la Maison Blanche est une erreur monumentale. A terme, les conséquences pourraient bien être apocalyptiques, pour au moins une raison très simple qui est que nous aurons probablement perdu notre dernière, et meilleure chance, de contrôler le changement climatique galopant.

Mais l’étendue de ce désastre va-t-elle apparaître instantanément ? Il faut bien admettre qu’il est naturel, et tentant, de prédire une crise rapide – et j’ai moi-même cédé à cette tentation, brièvement, lors de cette horrible soirée électorale, en suggérant qu’une récession mondiale était imminente. Mais je suis vite revenu sur mes propos. Le Trumpisme va avoir des effets désastreux mais cela prendra du temps pour qu’on les voie.

En fait, ne soyez pas surpris si la croissance économique s’accélère pendant un ou deux ans.

Pourquoi, après réflexion, suis-je relativement optimiste sur les effets à court terme de cet homme aussi terrible, avec une équipe aussi terrible, au pouvoir ? La réponse tient à un mélange de principes généraux et spécifiques à notre situation économique actuelle.

Tout d’abord, les principes généraux : il y a toujours une rupture entre ce qui est bon pour la société, ou même l’économie, sur le long cours et ce qui est bon pour les performances économiques des prochains trimestres. Ne rien faire quant au changement climatique pourrait bien signer la fin de notre civilisation mais l’on ne sait pas très clairement pourquoi les dépenses des consommateurs devraient s’en trouver affectées l’année prochaine.

Ou bien prenons la mesure phare de Trump sur la politique commerciale. Un retour au protectionnisme et aux guerres commerciales appauvrirait l’économie mondiale au fil du temps, et handicaperait notamment les pays les plus pauvres qui ont désespérément besoin de marchés ouverts pour leurs produits. Mais les prédictions selon lesquelles les droits de douanes de Trump provoqueront une récession n’ont jamais été logiques : Certes, nous exporterons moins, mais nous importerons moins également, et l’effet général sur l’emploi sera plus ou moins nul.

Nous avons déjà connu une sorte de répétition générale de cette rupture avec le Brexit, la décision de quitter l’Union Européenne votée par la Grande-Bretagne. Le Brexit va appauvrir la Grande-Bretagne sur le long terme ; mais des prévisions généralisées selon lesquelles une récession allait en découler n’étaient pas, ainsi que certains d’entre nous l’ont dit à l’époque, basées sur une vraie réflexion attentive de l’économie. Et bien entendu, la récession liée au Brexit ne semble pas se produire.

Au-delà de ces principes généraux, les choses particulières liées à notre situation économique signifient que pour un temps, au moins, l’administration Trump pourrait finir par faire ce qu’il faut pour les mauvaises raisons. Il y a huit ans, alors que le monde plongeait dans une crise financière, je défendais l’idée que nous entrions dans un monde financier dans lequel "la vertu était le vice, la prudence risquée et l’extrême prudence une folie". Nous venions de tomber plus précisément dans une situation dans laquelle des déficits importants et une forte inflation étaient de bonnes choses, pas l’inverse.

Et nous sommes encore dans cette situation – pas de manière aussi forte que par le passé, mais l’on pourrait toujours dépenser davantage quitte à creuser les déficits.

Un grand nombre d’économistes sait très bien tout cela depuis le début. Mais ils ont été ignorés, en partie parce qu’une bonne part de l’establishment politique est obsédée par les maux de la dette, et en partie parce que les républicains ont été contre tout ce qu’a proposé l’administration Obama.

Cependant, aujourd’hui, le pouvoir est tombé aux mains d’un homme qui ne souffre clairement pas d’un excès de vertu ou de prudence. Donald Trump ne propose pas de gigantesques baisses d’impôts pour les riches et les grandes entreprises qui feraient basculer le budget, pour la simple raison qu’il comprend la macroéconomie.

Mais ces baisses d’impôts ajouteraient 4500 milliards de dollars de dette aux États-Unis sur les dix prochaines années – environ cinq fois ce que représente le plan de relance du début des années Obama.

C’est vrai, offrir des mannes financières aux riches et aux grandes entreprises qui feront probablement dormir beaucoup d’argent est une façon peu rentable et non pertinente de donner un coup de fouet à l’économie, et j’ai de sérieux doutes quant à la réalisation de ces dépenses promises sur les infrastructures. Mais une relance accidentelle, mal réfléchie serait toujours meilleure, sur le court terme, que pas de relance du tout.

En bref, n’attendez pas une crise Trump dans l’immédiat.

Ceci dit, sur le plus long terme, le Trumpisme sera une très mauvaise chose pour l’économie, de plusieurs façons. Tout d’abord, même si l’on n’est pas face à une récession maintenant, il se passe des choses et beaucoup de choses dépendent de l’efficacité de la réponse politique. Pourtant, nous sommes sur le point de voir des dégradations majeures à la fois dans la qualité et l’indépendance des agents de l’État. Si nous sommes confrontés à une nouvelle crise économique – peut-être en résultat du démantèlement de la réforme financière – il est difficile d’envisager des gens moins préparés pour gérer la situation.

Et les mesures Trumpistes feront du mal en particulier à la classe ouvrière américaine, pas du bien ; en définitive, ces promesses de ramener le bon vieux temps – oui, de redonner de la grandeur à l’Amérique – dévoileront cette plaisanterie cruelle dans laquelle ils sont. Les chroniques à venir en parleront davantage.

Mais tout ceci prendra du temps, probablement ; les conséquences de l’horreur du nouveau régime ne seront pas apparentes immédiatement. Les opposants de ce régime doivent se préparer à la possibilité bien réelle que des bonnes choses vont arriver à des gens mauvais, du moins pendant un moment.

Newsletter info

Recevez chaque jour toutes les infos du moment

Recevoir