Apple récolte les fruits des baisses d'impôts

Paul Krugman
Paul Krugman - © RTBF

Les candidats républicains ont quasiment arrêté de parler du seul accomplissement de leur parti sur le plan législatif, sous Donald Trump, à savoir les baisses d’impôts de 2017. Sur les ondes, l’on n’entend plus les messages vantant les mérites des baisses d’impôts. Mais les frères Koch – qui ont été des avocats très importants pour ces baisses d’impôts et qui sont parmi ceux qui en bénéficient le plus – n’ont pas abandonné.

Leur dernière idée : dépenser 20 millions de dollars pour mobiliser une armée de commerciaux qui font du porte à porte pour tenter de faire changer les électeurs d’avis quant au fait que ces baisses d’impôts étaient un énorme cadeau fait aux riches, n’offrant que très peu aux familles lambda qui travaillent .

Mais ils ont un problème : la perception que les gens ont quant aux bénéficiaires de ces baisses d’impôts est correcte, ce qu’Apple vient juste de démontrer avec son annonce de rachat d’un grand nombre d’actions. Pour être honnête, la notion qu’une forte baisse d’impôts pour les grandes entreprises – ce qui constituait l’élément principal de la loi de l’année dernière – pourrait peut-être finir par bénéficier aux employés n’est pas si folle. Mais les deux mots clefs ici sont bien "pourrait"  et "peut-être".

Tous ces gens en faveur des baisses d’impôts racontent l’histoire suivante : l’Amérique fait partie d’un marché mondial de capitaux dans lequel les capitaux vont là où ils récupèrent le plus d’argent après imposition. En baissant les impôts pour les grandes entreprises, Trump et ses alliés ont donné une gigantesque motivation aux grandes entreprises pour investir ici. Les investissements vont augmenter de capacité, faire augmenter le besoin d’employés et ainsi mener à des salaires plus élevés.

Et pendant un petit moment Apple a donné l’impression de bien suivre le scénario : en janvier, la compagnie a annoncé qu’elle allait rapatrier en Amérique la plupart des 252 milliards de dollars en cash qu’elle détenait à l’étranger.

Mais signifie donc "rapatrier de l’argent en Amérique" ? Apple ne possédait pas une montagne d’or, comme Picsou, en Irlande, que l’entreprise a chargée sur un bateau pour rentrer à la maison. Elle a des droits numériques – tout un tas de zéros et de uns sur un serveur quelque part – qui, dans les faits, portait une étiquette disant "cet argent est en Irlande". Aujourd’hui, elle a changé l’étiquette pour dire "cet argent est en Amérique". Quelle est la différence ?

Eh bien cela change les charges fiscales de l’entreprise envers les gouvernements américains et irlandais, ce qui était le but de ce changement. Mais sinon, cela ne fait strictement aucune différence.

Ce qui ferait une différence, ce serait si Apple choisissait de dépenser davantage sur des choses qui existent : employer davantage de personnel, construire de nouvelles structures, installer des équipements supplémentaires. Mais Apple ne fait rien de tout cela. A la place, elle a annoncé cette semaine qu’elle rachetait 100 milliards de dollars de ses propres actions, ce qui est bon pour les actionnaires mais qui ne fait strictement rien pour les employés. Beaucoup d’autres entreprises font la même chose.

Et tandis qu’un grand nombre d’Américains détiennent des actions, la majorité des valeurs boursières est détenue par une petite minorité très aisée – 10 pourcent de la population détient 84 pourcent du marché. Donc la perception que ces baisses d’impôts sont surtout pour les riches est correcte.

Mais pourquoi les bénéfices de ces baisses d’impôts ne reviennent pas aux employés ?

L’une des réponses c’est que même si cette histoire de ceux qui défendent les baisses d’impôts était vraie sur le long terme, cela prendrait des années d’investissements extrêmement élevés pour atteindre le genre d’extension qui causerait des hausses de salaires significatives. Une autre réponse, c’est que le marché mondial des capitaux n’est pas aussi mondial que ça – l’on pourrait dire que le monde des investissements est encore très loin d’être plat.

L’Amérique est une gigantesque économie, et même sur le long terme, elle ne peut pas attirer à elle le genre de flux de capitaux que ces défenseurs des baisses d’impôts imaginent sans offrir des taux de rentabilité réellement plus élevés– ce qui signifie davantage pour les actionnaires et moins pour les employés.

Si l’on pousse l’analyse plus loin, ceux qui sont pour ces baisses d’impôts ont peut-être une vision fondamentalement dépassée quant à la destination de ces profits.  

Dans le monde selon les responsables de Trump, ou dans les groupes de réflexion de droite tels que la Tax Foundation, les profits des grandes entreprises sont en gros de la rentabilité sur les capitaux physiques – sur des briques et du mortier et des machines. Baissez les impôts et les entreprises ajouteront davantage de capitaux physiques, faisant ainsi grimper la concurrence pour la main d’œuvre, et les profits baisseront tandis que les salaires augmenteront.

Pourtant, Apple n’est rien de tout ça. Ses profits viennent de sa position sur le marché – sa marque si vous préférez. Peu importe si vous pensez qu’elle mérite sa position de quasi monopole ; ce qui compte c’est qu’étant donnée sa position, elle peut et elle impose au marché ce qu’il peut supporter, sans réellement regarder les coûts.

Si Trump baisses ses impôts, elle peut conserver encore plus de ses profits, mais elle n’a aucune réelle motivation pour changer son comportement en, mettons, construisant davantage d’Apple stores. Elle ne fait que prendre l’argent en plus et soit elle le met sous son matelas, soit elle le rend aux actionnaires sous la forme de rachats.

Et aujourd’hui, une grande partie de l’Amérique des grandes entreprises est au moins un petit peu comme Apple. Pas tout le monde ; il y a toujours des grandes entreprises – mettons, des entreprises de transport routier – dont la valeur réside surtout dans les choses qu’ils possèdent. Mais les "loyers" économiques, des profits qui ne sont pas liés à des capitaux physiques, sont une grande économie en pleine croissance. Et lorsque l’on baisse les impôts sur les loyers, il n’y a aucune raison de s’attendre à ce que les employés se partagent le butin, même sur le long terme.

Ce qu’il faut retenir – et ce qui restera vrai, quel que soit le montant que les frères Koch paieront pour tenter de vous faire penser le contraire – c’est que ce qui ressemble à un gros cadeau fait aux riches investisseurs, est, en fait, un gros cadeau fait aux riches investisseurs.

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