Oscar, César, Magritte : le cinéma, un pied dans la fiction, l'autre dans le réel

Le palmarès des oscars consacre " la Forme de l’Eau " du réalisateur mexicain Guillermo Del Toro. L’occasion de nous intéresser sur le rapport entre le cinéma et la réalité.

Avec " La forme de l’eau " le jury des Oscars opte clairement pour la fiction. Une femme de ménage muette qui tombe amoureuse d’une homme amphibien, il y a peu de chance que vous croisiez ces personnages (surtout le second) dans la vraie vie. Une pincée de fantastique, une pincée de comédie romantique et une pincée de comédie musicale. En ce sens, le film couronné aux oscars est très différent des films récompensés aux césars et aux Magritte. Avec " 120 battements par minute ", qui raconte l’émergence d’Act UP, association activiste qui veut secouer les autorités françaises dans la lutte contre le Sida, ou " Insyriated " qui montre la guerre au quotidien en Syrie, avec une femme et ses enfants bloqués sous les bombes, nous basculons dans des registres radicalement différents.  Comme si nous avions un cinéma américain résolument tourné vers l’imaginaire et un cinéma européen davantage en prise avec notre actualité. Soyons légèrement plus subtils et nuancés en ajoutant une catégorie intermédiaire, celle des grandes reconstitutions historiques. Le film " Dunkerque " a obtenu 3 oscars cette nuit, et " Les heures sombres " qui évoque la vie de Winston Churchill, celui du meilleur acteur pour Gary Oldman.

Nous n’allons pas forcément au cinéma pour nous détendre

Nous y allons pour être touchés. Pour vivre des émotions. Cela va du grand frisson du film d’horreur, aux larmes qu’on verse devant une histoire d’amour impossible, en passant par la colère que peut provoquer un film à contenu politique. Ce qui nous touche au cinéma ce n’est pas seulement la fiction, l’imaginaire, l’abstraction du réel. Ce ne sont pas les pop-corn, les nachos et les pubs.  C’est aussi la référence au réel. Le bon cinéma ressemble à la bonne philosophie : pouvoir partir de l'expérience concrète, en faire abstraction, s’élever à un niveau général avant de mobiliser nos émotions et nos connaissances pour revenir au réel en sortant de la salle.  Au moment où les journaux télévisés et la presse écrite souffrent de l’essor d’internet et des réseaux sociaux, le cinéma se trouve là une nouvelle vocation : interpréter le monde et nous aider à l'améliorer.  Il vient combler un vide et combler notre soif d’explication.

Entre réalisateur et journaliste : quelles différences ?

Quand on parle d’Insyriated ou de 120 battements par minutes, on a beau avoir affaire à des œuvres de fiction, c’est effectivement extrêmement bien documenté, la démarche semble quasi-journalistique. Il s’agit de témoigner sur une réalité, de rapporter un contexte qui a réellement existé.  Avec un paradoxe. Comme ces œuvres sont quand même de la fiction, on va éprouver de l’empathie, de la tendresse même pour des personnages, incarnés par des acteurs. Alors que si vous ne prenez " Ni juge ni soumise " qui est un vrai documentaire, vous allez rire aux dépends de personnages qui eux ne jouent pas. Il y a une très grande différence entre mettre en jeu son image, comme peut le faire un acteur, ou passer pour un imbécile avec sa vraie personnalité. Cela n’enlève rien aux qualités réelles d’un bon documentaire (celui-ci monter l’envers du décor des enquêtes criminelles et cet aspect est passionnant).  Mais la petite prise de distance supplémentaire est un avantage que la fiction, même inspirée d’un fait réel, pourra toujours conserver.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK