Ken Loach et l'antisémitisme : la passion et l'impossible débat

Ken Loach et l'antisémitisme : la  passion et l'impossible débat
Ken Loach et l'antisémitisme : la passion et l'impossible débat - © Tous droits réservés

Ken Loach docteur Honoris Causa de l’Université Libre de Bruxelles. Depuis plusieurs semaines l’annonce de la remise de ce prix honorifique a déclenché un vif débat. A tel point que le cinéaste britannique, accusé d’antisémitisme a fini par publier un communiqué.

 Je vais l’avouer tout de suite, j’aime beaucoup Ken Loach et son cinéma. Riff Raff, qui parle de réinsertion après la prison, The Navigators qui dépeint le rail britannique après privatisation, Looking for Eric avec un postier fan d’eric Cantonna, ou Moi, Daniel Blake sur le parcours d’un chômeur en fin de droit face à l’administration anglaise. Ce sont des films sociaux, engagés. Ken Loach ce ne fait du Marcel. C’est pour ce cinéma-là qu’il a reçu à la palme d’or au festival de Cannes. Est-ce que pour ce cinéma-là l’Université Libre de Bruxelles a le droit de l’honorer ? la réponse est évidement oui. Le problème n’est pas le cinéma mais une polémique extérieure à son art et à sa récompense : des propos de Ken Loach en interview, un soutien à une pièce de théâtre contestée,  sa participation à des meetings où il lui est reproché d’avoir été ambigu sur l’holocauste et d’avoir glissé d’une pensée antisioniste, une critique de l’Etat d’Israel, à une pensée antisémite, une posture de haine à l’égard des juifs.  Depuis 15 jours on s’agite donc beaucoup autour de cette question. Les uns s’insurgeant contre le choix de l’ULB et demandant des comptes à l’université accusée de fermer les yeux, les autres défendant Ken Loach et affirmant qu’on lui fait un mauvais procès en utilisant de mauvais arguments et des citations sorties de leur contexte.

Résultat de la polémique Ken Loach a donc clarifié sa pensée

Face au tumulte le recteur de l’ULB   lui a demandé de se positionner explicitement. Ce qui est relativement inhabituel et le signe que le débat commençait à faire des vagues.  Ken Loach l’a donc fait par voie de communiqué. Il y réfute clairement les accusations de négationnisme " je condamne toute forme de déni de l’holocauste " écrit-il " ceux qui tentent de me salir de cette manière savent que j'ai toujours combattu toutes les formes de racisme, y compris l'antisémitisme ". La condamnation est donc claire et sans équivoque. L’ULB, fort de cette précision, maintient son prix,  et pourtant dans l’heure qui a suivi le comité de coordination des organisation juive de Belgique parlait " au mieux une erreur inexcusable de l’Université Libre de Bruxelles, au pire une faute morale ". En clair, le communiqué ne servirait à rien, c’est à peine si on l’a lu, les explications de Ken Loach sont désormais inutiles, ce ne serait qu’un menteur. Et pourtant le débat pourrait avoir lieu. Ne serait-ce que pour distinguer l'œuvre de son auteur et circonscrire le périmètre de ce qu'on célèbre. En montant Lohengrin le théâtre de la Monnaie rend ces jours-ci un magnifique hommage à la musique de Wagner... tout en prenant soin de se distancer des écrits antisémites du compositeur. Certes Wagner n'est pas un contemporain mais l'analogie me semble intéressante.

La polémique a du mal à s’éteindre  

Je vais  employer clairement le mot cela s’appelle du lobbying. En tout que journaliste, après 30 ans de métier, je sais que sur certains sujets sensibles je suis placé sous surveillance. J’ai beau choisir soigneusement mes mots, mesurer mes propos, séparer les faits du commentaire, il y aura toujours un auditeur ou un téléspectateur pour s’insurger, m’accuser de parti pris, demander un droit de réponse voir demander à ma direction de me suspendre. Parmi ces sujets sensibles, le nucléaire, l’immigration, tout ce qui peut toucher à la religion et le conflit au Proche-Orient (et je ne mets pas ces sujets sur le même plan). Ce qui est vrai pour un journaliste, l’est pour un philosophe, un écrivain, un cinéaste. On passe facilement d’une vigilance citoyenne qui nous aiderait à corriger une éventuelle bêtise (quand on écrit tous les jours cela arrive), à un militantisme pur et dur qui veut nous dicter ce que nous devrions dire. Cette chronique sera donc abondement commentée, je le sais.  

Ce matin une nouvelle carte blanche dans le journal l’Echo souffle sur les braises de ce débat que l'ULB et le communiqué de Ken Loach tentaient d'éteindre. Plusieurs centaines de signataires, dont de grands noms français Serge Klarsfeld, Elie Barnavi, Pascal Bruckner qui veulent donc faire pression sur l’ULB. Le débat est sorti du cadre universitaire, il  n’est même  plus belgo-belge, on l’internationalise. Comme si on avait importé à l’ULB des polémiques qui qui n’ont rien à voir. Un débat sur l’antisémitisme réel ou supposé du parti travailliste anglais. Et un débat sur les méthodes que l’Etat d’Israël emploie face aux palestiniens. Derrière Ken Loach et son titre de docteur ces deux débats se sont donc incrustés. Comme quand on organise un référendum et que la réponse qu’on y apporte n’a plus rien à voir avec la question posée. Ken Loach mérite-t-il oui ou non d’être honoré ? A-t-il commis une ignominie qui le rend clairement indigne de cette récompense ? La passion des dernières heures ne permet plus d’y réfléchir. On invoque l'Angleterre, le boycott, le gauchisme d'un coté, la liberté d'expression, l'amalgame de l'autre.  L’invective et la condamnation ont tué le débat. Les arguments sont inaudibles et la bêtise pointe. Et nous devons bien constater que quand la passion l’emporte sur la raison les universitaires ne sont pas plus protégés que les autres.  

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