Attentats de Paris: tous les chemins du terrorisme mènent-ils à Molenbeek ?

La Belgique, où cinq personnes ont été arrêtées en lien avec les attaques de Paris, apparaît aux yeux de nos voisins français comme un sanctuaire accommodant pour les islamistes radicaux. Cela malgré les efforts pour éradiquer un phénomène qualifié, par le Premier ministre Charles Michel (MR) lui-même, de "gigantesque".

Car notre petit pays est aussi, en Europe, celui qui compte le plus grand nombre de volontaires partis combattre en Syrie ou en Irak, proportionnellement à sa population. Quelque 494 "djihadistes belges" ont été identifiés: 272 sont en Syrie ou en Irak, 75 sont présumés morts, 134 sont revenus et 13 sont en route, selon les services de la Sûreté de l'État.

Mais ce qui frappe, c'est que notre royaume, malgré le renforcement de la législation antiterroriste, le démantèlement de filières de recrutement depuis les années 1990, semble demeurer un havre relativement sûr pour les djihadistes.

"L'Europe est devenue sans frontière, donc il est normal qu'ils (les auteurs d'attentats) en profitent aussi. Mais il faut faire en sorte que nous ne soyons plus une base pour ceux qui partent faire la guerre en Europe", a déclaré dimanche le bourgmestre de Bruxelles, Yvan Mayeur.

C'est en particulier la commune bruxelloise de Molenbeek-Saint-Jean, où ont été arrêtées les cinq personnes, qui est plus que jamais dans l'oeil du cyclone. "Dans cette commune, il y a une petite minorité de personnes radicalisées, figures connues au plan européen, qui attirent des gens, un peu comme le 'Londonistan' pouvait en attirer il y a 15 ans", a expliqué à l'AFP un analyste spécialisé dans les questions de terrorisme, Claude Moniquet.

Plus de répression

"Je constate qu'il y a presque toujours un lien avec Molenbeek, qu'il y a un problème gigantesque. Les mois passés, beaucoup d'initiatives ont déjà été prises dans la lutte contre la radicalisation mais il faut aussi plus de répression", a reconnu dimanche à la télévision flamande VRT le Premier ministre Charles Michel.

"Nous allons travailler de manière intense avec les autorités locales. Le gouvernement fédéral est prêt à fournir plus de moyens pour améliorer la situation sur le terrain, dans tout le pays et dans les endroits où il y a des problèmes", a-t-il promis.

Evoquant un "réseau", la bourgmestre de Molenbeek, Françoise Schepmans a fait état de cinq arrestations en lien direct avec les tueries de Paris dans cette commune défavorisée, située le long du canal de Bruxelles, où le taux de chômage bat des records.

Ces arrestations "peuvent être vues en connexion avec une voiture Polo grise louée en Belgique et retrouvée devant (la salle de concert du Bataclan)", où au moins 89 personnes ont été tuées, avait précisé samedi soir le ministre belge de la Justice, Koen Geens.

Un Français résidant en Belgique est soupçonné d'avoir été présent à Paris vendredi soir. Samedi matin, il a fait l'objet d'un contrôle routier en Belgique avec deux autres personnes, selon le procureur de Paris, François Molins. Les autorités belges n'ont pas confirmé formellement qu'il s'agit des individus interpellés à Molenbeek.

"Dans certains quartiers, la population est très dense, composée de personnes d'origine maghrébine à 80%. L'anonymat est plus facile pour les gens de passage dotés de très mauvaises intentions", a-t-elle expliqué à La Dernière Heure. "Ils débarquent aussi dans des quartiers où le terreau de radicalisation est plus fertile (...) Il aurait fallu être beaucoup plus ferme dès le départ", a-t-elle ajouté, épinglant son prédécesseur socialiste, Philippe Moureaux. Dimanche matin, aucune tension n'était perceptible à Molenbeek.

"Le gars qui s'est fait arrêter n'est pas du quartier, on se connait tous ici. On dit qu'il avait l'air d'un converti", a affirmé à l'AFP un riverain du quartier.

Ils sont passés par Molenbeek

C'est aussi à Molenbeek qu'avaient séjourné en 2001 les assassins du commandant Massoud, en Afghanistan, tout comme Hassan El Haski, condamné pour avoir été l'un des concepteurs des attentats de 2004 à Madrid (191 morts et 1800 blessés), ou encore Mehdi Nemmouche, le principal suspect de l'attentat au Musée juif de Bruxelles en mai 2014.

L'auteur de l'attaque en août du Thalys Amsterdam-Paris, Ayoub El Khazzani, y avait séjourné chez sa soeur avant de prendre le train. Enfin, une cellule terroriste démantelée en janvier à Verviers (est) avait également des attaches à Molenbeek.

"Ils ne viennent pas tous d'ici et, la plupart du temps, ils ne sont que de passage", s'est défendue Françoise Schepmans, qui appartient au parti libéral MR

La faute à Moureaux ?

Sur les réseaux sociaux, la gestion de l'ancien bourgmestre de la commune Philippe Moureaux (PS) est régulièrement mise en cause. "Pendant 20 ans, il y a eu une chape de plomb pour ne pas gêner M. Moureaux", a également lancé le député Alain Destexhe (MR).

"Faire porter le chapeau à une seule personne, c'est un peu court comme raisonnement", estime le politologue Pierre Vercauteren (UCL), qui rappelle, par ailleurs, qu'une nouvelle majorité emmenée par l'actuelle bourgmestre François Schepmans (MR) dirige la commune depuis trois ans. "De plus, la situation à Molenbeek est très complexe", fait-il valoir.

Le politologue relève également l'importance d'un travail précis quartier par quartier. "Ce qui peut fonctionner à un endroit ne fonctionnera pas dans un autre", note-t-il, appelant à bien faire la balance entre prévention et répression. "A New York, ville qui trainait une mauvaise réputation en matière d'insécurité, le système de la tolérance zéro a fonctionné. Cela a été un facteur de stabilisation et de sécurisation. Mais rien n'indique que cette politique fonctionne ailleurs."

Le Pr Vercauteren ajoute également que la menace terroriste a évolué. "Nous sommes face à un gène mutant. Nous devons affronter un terrorisme islamiste nouveau, bien différent de celui pratiqué par Al-Qaïda au début des années 2000."

A propos de l'engagement pris samedi par le ministre de l'Intérieur Jan Jambon de "nettoyer Molenbeek", Pierre Vercauteren y voit à la fois une "posture" et une "détermination". "Mais attention à ne pas susciter trop d'espoirs", prévient-il.

Selon lui, même si le débat sur les responsabilités reviendra tôt ou tard sur le devant de la scène, l'heure est plutôt à l'action et à la projection vers l'avenir.

Analyser en nuance

"Les facteurs qui expliquent la présence à Bruxelles, et particulièrement à Molenbeek, de jeunes radicalisés et d'anciens combattants revenus de Syrie, doivent être analysés avec nuance", estime le politologue de la VUB Dave Sinardet.

A la suite des perquisitions menées samedi à Molenbeek en lien avec les attentats perpétrés vendredi à Paris, la commune bruxelloise est sous les feux des projecteurs, certains y voyant, comme Le Figaro, une plaque tournante des réseaux terroristes en Europe.

"La composition sociologique de Molenbeek joue un rôle: c'est une des communes les plus pauvres et les plus jeunes du pays", rappelle Dave Sinardet. "Vous avez certains quartiers qui sont devenus des ghettos où vivent de très nombreuses personnes d'origine étrangère."

Moureaux a sous-estimé le problème du vivre ensemble

Selon M. Sinardet, les déclarations de l'ancien bourgmestre de Molenbeek Philippe Moureaux (PS) démontrent également qu'il a, à l'époque, sous-estimé le problème du vivre ensemble. Le politologue rappelle notamment le cas du déménagement d'une société de publicité se plaignant de l'insécurité dans la commune, rapidement balayé par le bourgmestre de l'époque. "Le problème du radicalisme a, semle-t-il, également été sous-estimé", ajoute Dave Sinardet. "Chaque signalement en ce sens a été perçu comme une critique de la société multiculturelle."

"Ceci étant dit, vous devez également prendre en compte le fait que les autres partis siégeaient dans la majorité avec Philippe Moureaux, et qu'ils n'ont sans doute pas agi suffisamment à l'époque. Par ailleurs, la détection des terroristes potentiels est principalement de la responsabilité des services de sécurité et de renseignement nationaux", fait remarquer le politologue.

"La communication entre le niveau communal et fédéral n'a pas fonctionné? Cela devra être analysé, et il faudra en tirer les leçons afin de simplifier les structures", conclut Dave Sinardet.

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