Molenbeek: Françoise Schepmans raconte les sept jours "qui me marqueront le plus"

Françoise Schepmans lors du rassemblement de mercredi soir.
Françoise Schepmans lors du rassemblement de mercredi soir. - © THIERRY ROGE - BELGA

Vendredi 13 novembre 2015, vendredi 20 novembre 2015. Sept jours ont déjà passé depuis les attentats de Paris qui ont fait près de 130 morts et plus de 300 blessés. Dans la capitale parisienne, on tente de panser les plaies. A Molenbeek, d'où venaient les têtes pensantes du commando, on tente de comprendre ce qui a bien pu "foirer" dans le parcours de ces jeunes du cru. Et puis, il y a Françoise Schepmans (MR) qui a vécu "la semaine la plus intense" et "la plus marquante" de sa vie politique. Retour, avec un brin de recul, sur sept jours dans la tête de la bourgmestre d'une commune que le monde entier a désigné comme la base arrière des djihadistes.

Vendredi 13, dans un restaurant de Jette. Françoise Schepmans y est attablée avec des amis et son mari. "La soirée se passait normalement", raconte la Molenbeekoise. "Lorsque nous avons commencé à recevoir des alertes sur nos smartphones annonçant des attentats à Paris et entendu des personnes en parler à d'autres tables, on a compris", se souvient-elle. "Nous sommes alors interpellés, choqués. Mais encore dans le flou sur le nombre de morts, sur les auteurs, sur les circonstances..." Le couple Schepmans rentre chez lui mais continue de s'informer "sur les sites internet, via la télévision". Le moment est grave: la France, l'Europe, le monde sont peut-être à un tournant. Un moment de notre histoire. "Il est 2 h du matin quand je décide de m'endormir, après avoir posté un message sur le réseaux sociaux pour marquer ma solidarité avec les victimes. On ressentait vraiment le choc..." Molenbeek est à ce moment encore une inconnue pour les médias du monde entier. Plus pour très longtemps.

"J'espère au fond de moi que ce n'est pas vrai"

Samedi matin, les radios prennent le relais, sans interruption ou presque. Un détail percutant: l'une des voitures utilisées par les terroristes est immatriculée en Belgique. "Puis, on parle d'un ticket de stationnement provenant d'un horodateur de Molenbeek. Je n'y crois pas. Je me dis que ce n'est pas possible et j'espère au fond de moi que ce n'est pas vrai. En même temps, on doit vérifier, être sûr de ce que la presse avance." Vers 14 h, le chef de corps de la police de la zone Bruxelles-Ouest balaie les derniers doutes. "Il me prévient qu'une opération est menée à Molenbeek pour intercepter un véhicule suspect en lien avec les attentats. Des journalistes commencent à m'appeler, mais je ne peux rien dire, pour assurer la confidentialité totale autour de l'opération."

Tout s'enchaîne, avec des perquisitions en différents points de la commune. "Ma priorité, à ce moment-là, est de faire en sorte que celles-ci se déroulent dans de bonnes conditions, en empêchant les attroupements et des échauffourées éventuels." Nouvelle surprise pour la bourgmestre: les interventions policières se déroulent dans le haut de Molenbeek. "Habituellement, cela se passe dans le centre historique comme en son temps rue Tazieaux, chaussée de Merchtem... Ici, nous étions dans un autre quartier, plus tranquille. J'ai eu un questionnement en ce sens car c'était une première."

Une rencontre planifiée avec Mohamed Abdeslam

Samedi soir, alors que les "perquis" s'intensifient, Françoise Schepmans dîne chez des amis, à Uccle. Elle rentrera très tard dans sa commune. Malgré les critiques entendues dans le petit milieu molenbeekois, elle assume: "J'étais tenue au courant du déroulement des opérations en temps réel, par la police, mes collaborateurs... La situation était sous contrôle."

Alors que la pluie tombe sur le parvis Saint-Jean Baptiste, la police cible cette fois le centre, face à la maison communale. Au numéro 30 habite la famille Abdeslam dont deux des membres, Salah et Brahim ont participé aux attentats. "C'était aussi une autre surprise: juste en face de la maison communale. Et dans un bâtiment communal! Là habite une famille qui n'est pas de passage dans Molenbeek, comme Mehdi Nemmouche ou l'assaillant du Thalys. Ce sont des enfants de Molenbeek. Je ne connaissais pas tous les membres de la famille juste Mohamed", interpellé puis relâché, faute d'éléments à charge. "Lui, il travaillait à la commune. Je l'avais déjà croisé comme les 1 250 autres fonctionnaires. J'ai vu sa conférence de presse improvisée sur le pas de sa porte. Je ne la commenterai pas, ce n'est pas mon rôle. Tout ce que je sais, c'est qu'il a demandé à me voir. Nous avons prévu une rencontre la semaine prochaine. Quant à ses parents, ils ne veulent voir personne. Je peux les comprendre."

Rencontre secrète avec Charles Michel

A Molenbeek, les jours se suivent et se ressemblent. Toujours plus sombres. Les révélations font mal aux habitants, aux autorités locales. Une réponse est nécessaire. D'autant que Jan Jambon, le ministre N-VA de l'Intérieur y va cash, tel un Sarkozy en banlieue diront certains. "Je vais m'occuper personnellement de Molenbeek", déclare-t-il. "J'ai demandé à rencontrer le Premier ministre, les ministres de l'Intérieur et de la Justice. Je voulais que ce soit secret et ne pas faire de la communication." Le fil des événements est trouble pour la bourgmestre. "C'était lundi je pense. Lors de cette réunion, j'ai clairement dit que si le Fédéral voulait aider Molenbeek, qu'il fallait agir au niveau du renseignement mais aussi en nous donnant les moyens de lutte contre la petite délinquance, le trafic de drogues, la contrefaçon, les infractions aux lois sociales... Pour moi, il y a une grande proximité entre ces phénomènes que je cite et le radicalisme. Ils infectent la vie de la commune et on constate que ce sont voyous qui se sont radicalisés. Avec le manque d'intégration et la précarité, cela alimente une certaine ambiance... Il faut suivre ces délinquants, se poser les vraies questions: comment font-ils pour avoir de grosses voitures, être multi-propriétaires? A côté de ce travail, le Fédéral et la Sûreté de l'Etat doivent agir sur le contrôle des mosquées."

"Je n'ai jamais appelé Moureaux, il ne m'a jamais appelée"

Au cours de la semaine écoulée, il a beaucoup été question de l'échec de l'intégration et de la faute des politiques. Très vite, on tombe sur Philippe Moureaux (PS). "Je n'ai eu aucun contact avec lui", explique la bourgmestre. "Et pourquoi en aurais-je? Il fait partie du passé, du passif. Par contre, je n'ai pas apprécié ses sorties dans la presse. Plutôt que de faire un pas de côté, il a été dans le déni. C'est insupportable et en même temps accessoire par rapport à tout le reste. Mon job, à ce moment-là, c'était d'avoir des contacts avec la police, mes échevins et mes services." C'était encore plus nécessaire, dit-elle, quand un assaut est donné par les forces spéciales rue Delaunoy, intervention que Françoise Schepmans n'a pas le temps de suivre à la télévision. "Il fallait rassurer la population, ce n'était pas évident. Car tout pouvait se produire à ce moment."

Les télévisions du monde

Télévisions, radios, journaux, sites Internet: tous les médias sont braqués sur Molenbeek. Nid à djihadistes, ville en état de guerre, cloaque du monde. La carte de visite est déjà partie à l'impression. Les journalistes font le siège et squattent les pavés de la place communale. "J'ai donné des dizaines d'interviews - je ne me souviens plus combien précisément - pour des télés belges et françaises bien sûr, mais aussi américaines, japonaises, portugaises, italiennes, marocaines, de Dubaï... M'a-t-on posé des questions idiotes? Je ne m'en souviens pas. Mais plusieurs journalistes avaient déjà leur propre opinion. J'ai juste le souvenir d'un journaliste d'Itélé qui m'a sauté dessus le dimanche matin quand je suis arrivée à la commune et que je sortais de ma voiture."

Le rassemblement qui la marquera

La semaine a été chargée, intense. Il reste peu de place pour la vie personnelle. "Ma nuit la plus longue a été de cinq heures. Mais mes nuits n'étaient jamais tranquilles. Je me levais au milieu en sursaut. Le stress, la crainte d'un malheureux événement." Son mari et ses deux enfants la verront peu. "Mais personne n'a eu peur pour moi. Je n'avais pas peur pour moi-même non plus."

Dans ce chaos, il y a les lueurs d'espoir. La dignité du rassemblement organisé mercredi soir place communale a été soulignée. "S'il y a un moment que je dois retenir dans toute ma carrière politique entamée en 1984, c'était mercredi soir. Mon accession au poste de bourgmestre en 2012, c'était une chose. Mais ce 18 novembre, je voyais pour la première fois des gens de tous les âges, tous les horizons, du haut comme du bas de Molenbeek se rassembler en même lieu et délivrer le même message. C'était inédit, spontané. J'ai rarement pleuré dans ma vie, sauf à la mort de mon père. Mais là, j'ai ressenti une grande émotion et de la solidarité. C'est important pour la population du bas de Molenbeek de se sentir soutenue."

Le lendemain, d'autres témoignages marqueront la bourgmestre. "C'est jour de marché, je l'arpente. Une dame vient me trouver. C'est une Belge de souche, sexagénaire, originaire de Woluwe-Saint-Lambert. Elle me dit qu'elle est venue pour rencontrer des Molenbeekois et leur témoigner son soutien. Et puis, toujours au marché, il y a cet homme qui vient me trouver. Il a connu les frères Abdeslam. Il est complètement meurtri, ravagé, honteux et apeuré. Je lui ai proposé de venir me voir, à mon cabinet. Nous devons à cette personne comme à d'autres un soutien psychologique."

Abaaoud mort: un soulagement

Abdelhamid Abaaoud, cerveau présumé des attentats, un ketje de Molenbeek, est mort dans l'assaut de Saint-Denis. "On ne peut s'empêcher d'éprouver un sentiment de soulagement, car il est mis hors d'état de nuire. Mais quel gâchis!" A ce jour, Françoise Schepmans n'a pas eu de contact avec le père d'Abaaoud, que son avocate dit effondré. Ce dernier a décidé de partir au Maroc. Au jour d'aujourd'hui, ne manque qu'un terroriste à l'appel. Salah Abdeslam est toujours recherché. Où surgira-t-il? En France? A Molenbeek? "Je ne crois pas à son retour récent à Molenbeek. Il est traqué. Pourquoi prendrait-il le risque de prendre contact avec un de ses amis?"

"Je me sens déterminée"

Les suites que pourrait réserver l'enquête n'empêcheront pas la bourgmestre de penser à l'avenir. "Oui, nous en avons pris plein la figure. Les habitants aussi. Mais il y a des atouts en marge des difficultés. La semaine prochaine, nous reprenons toutes nos manifestations car nous n'avons rien annulé. Ce week-end, le football reprend au stade Machtens, il y a une exposition à la Maison des Cultures, le prochain marché de Noël reste au programme... Malgré les événements, cette semaine, nous avons posé la première pierre d'un complexe de logements et nous avons célébré la fin des travaux du château du Karreveld. Je ne me suis pas attardé à ces inaugurations, vu les autres urgences. Mais je devais être présente surtout maintenant, pour dire que la vie continue, avec des initiatives positives."

Le quotidien des Molenbeekois va reprendre ses droits, Françoise Schepmans en est convaincue. "Je veux qu'ils ne soient pas effrayés. A Molenbeek, il y a une cordialité entre les gens. Et désormais, nous serons mieux outillés pour améliorer la sécurité et la cohésion sociale. Les deux vont ensemble. Ces événements ne m'ont pas abattue. Au contraire, je me sens déterminée et je ne me sens plus seule. Il fût un temps où je tentais d'attirer l'attention de Philippe Moureaux sur certains problèmes. Parfois en les caricaturant, je l'avoue. Mais j'avais le sentiment de ne jamais être écoutée ni entendue."

 

 

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