Édouard Delruelle: "L'islam doit devenir une religion comme une autre en Belgique"

"La blessure est toujours là. Mais les sociétés ont une grande capacité de cicatrisation.Un an après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, le regard que pose le philosophe Édouard Delruelle sur notre société est d'abord teinté d'optimisme.

"Je pense que nos sociétés occidentales sont beaucoup plus fortes qu'on ne le croit, estime l'ancien directeur du Centre pour l'égalité des chances, invité de Matin Première ce lundi. En dépit des Trump, du populisme, de tout cela. Il y a de plus en plus de divisions entre les villes, les métropoles et les périphéries, mais je crois très fortement à la capacité de résilience de civilité de nos sociétés. La démocratie est beaucoup plus forte qu'on ne le croit."

D'autant que la "guerre", celle que le président français François Hollande entendait mener au lendemain des attaques, nous ne la menons pas. "Il y a un an, le mot qui était sur toutes les lèvres, c'était 'guerre'. (…) Mais nous ne sommes pas en guerre. Parce que cela suppose qu'il y a un ennemi et que l'on vise la victoire. Mais nous sommes 'dans' la guerre, c'est-à-dire que nous sommes dans un contexte global de violence. (…) Et, idéalement, on cherche la paix."

La "guerre" est désormais une composante de notre quotidien, une composante que nous subissons. "Même si la vie continue, on sait que les choses ne seront plus jamais tout à fait les mêmes. Et le 22 mars nous l'a confirmé."

"Il est faut de dire que la cause des attentats est religieuse"

Et dans cette société qui craint une nouvelle attaque djihadiste, l'une des questions devenues centrales est celle de la place qu'occupe l'islam, en France et en Belgique. Pour le professeur de philosophie de l'ULg, il ne faut toutefois pas tenter de pointer un unique coupable.

"Dire que la cause des attentats est religieuse, dire que c'est l'islam, c'est faux. La plupart des terroristes, on le sait bien, ce ne sont pas des religieux, ce ne sont pas des croyants au départ. Ce sont de petits délinquants."

"Mais dire que la cause, c'est uniquement la délinquance, la deuxième génération perdue, la discrimination et la précarité – disons-le, le socio-économique –, c'est faux aussi, parce que, évidemment, qu'il y a le référent religieux et, sans ce dernier, sans doute n'y aurait-il pas eu de passage à l'acte."

"Ceux qui donnent des explications simples se trompent. Ou nous trompent", considère Édouard Delruelle.

"Un islam en crise, déchiré, paniqué"

L'islam n'est pas responsable, il est au mieux un accélérateur ou un déclencheur. Faut-il toutefois voir là le fameux "choc des civilisations" ? Le philosophe n'y croit pas du tout. Et il croit "encore moins à l'idée d'un islam conquérant en pleine santé face à un Occident qui serait moribond".

"Par contre, ce qui est vrai, c'est que c'est un islam en crise, qui est mal, qui est déchiré, paniqué… Il exporte chez nous un certain nombre de ces problèmes – comme nous en exportons aussi au Moyen-Orient, avec des interventions dont on voit les conséquences."

Et face à cette crise, il s'agit de "faire en sorte que l'islam soit une religion comme une autre", préconise Édouard Delruelle.

Une "religion comme une autre", cela suppose d'abord qu'elle est les mêmes droits que les autres religions. Et "ce n'est toujours pas le cas : il n'y a toujours pas d'émission concédée sur les chaînes de service public, pas les mêmes institutions de formation – nous essayons d'y travailler avec Jean-Claude Marcourt (PS, ministre wallon de l'Enseignement, ndlr)".

"On doit pouvoir dire que tout n'est pas bon dans le Coran"

"Mais, une religion comme une autre, cela veut aussi dire que l'islam doit peut-être être soumise aux mêmes critiques, poursuit-il. On doit pouvoir caricaturer le prophète, on doit pouvoir 'blasphémer', on doit pouvoir dire que tout n'est pas bon dans le Coran, que le prophète s'est peut-être trompé sur la lapidation… On doit avoir un rapport beaucoup plus conditionnel et beaucoup plus naturel à l'islam."

Et pour y parvenir, il faut comprendre ce que vivent aujourd'hui les jeunes musulmans face aux différents courants qui s'opposent au sein même de l'islam, en Belgique ou en France.

"L'islam, dans nos pays, est pris entre deux ou trois feux. Il y a les courants traditionnels qui viennent des pays d'origine – et, vous savez, les vieux imams sont quasiment aussi 'discrédités' que nos vieux curés, ils ne savent plus très bien quoi faire. Et puis, il y a ces mouvements qui sont des mouvements politiques, récents : le salafisme et les Frères musulmans qui naissent dans les années 20 et dans les années 30, avec une idée politique qui est la restauration du califat. Et, en plus de ça, il y a la sécularisation normale de la société."

"Les jeunes de la deuxième ou troisième génération sont complètement pris, tiraillés entre l'islam de leur père et de leur grand-père et les discours salafistes et frèristes – et, pour moi, ils sont tous dangereux, y compris, concernant les frères musulmans, les discours 'BCBG' d'un Tariq Ramadan. Et il y a aussi cette sécularisation qui est parfois peut être vécue par eux comme étant agressive."

La laïcité inscrite dans la Constitution ?

"Il faut avoir un rapport beaucoup plus apaisé, normalisé, pour faire en sorte que les djihadistes ne soient pas comme des poissons dans l'eau dans certains quartiers."

Et dans cette tentative de "normalisation" ou d'apaisement, des partis souhaitent inscrire la laïcité ou la neutralité dans la Constitution. Une manière aussi de mettre les religions sur le même pied d'égalité.

"Dire que la loi de l'État prime sur toute autre norme religieuse ou convictionnelle, ce ne serait pas inutile. Ce serait quelque chose de bien, de fort. Le texte le dit implicitement, ce serait peut-être bien de le dire explicitement", conclut Édouard Delruelle.

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