"Interdire la 'gestation pour autrui' ne la fera pas disparaître"

Bruxelles est le théâtre, ce week-end, d'une conférence de l'association américaine "Men having babies" (littéralement "hommes attendant/ayant des bébés"), une association qui met en rapport des couples gays désirant un enfant, et des mères porteuses. C'est la GPA, la "gestation pour autrui". Par ailleurs, le Sénat a effectué un important travail autour de la GPA, et a publié un imposant rapport (quasi 400 pages) sur la question. L'occasion était donc belle, pour l'émission "A votre avis", d'aborder cette thématique. 

Une mère porteuse parle

Être une mère pour autrui, est-ce d'abord une question d'argent ? Non, selon Melissa Rahe. Cette Américaine a porté deux enfants, pour un couple belge. "Oui, il y a échange d'argent. J'ai reçu à titre de compensation 17 000 dollars [15 000€] pour ma première grossesse pour autrui" explique la jeune femme. Le docteur canadien Georges Sylvestre, membre du comité exécutif de l'association "Men having babies" et lui-même père de deux enfants provenant d'une GPA, précise : "l'argent pour la mère porteuse, c'est qu'une petite partie de ce que coûte la GPA. La gestation pour autrui, ça coûte trop cher. 200 000 dollars [178 000€], rien que pour régler les problèmes légaux avec les avocats, aux Etats-Unis."

De ce côté-ci de l'Atlantique, certains pays, comme la France, interdisent la GPA, dans d'autres pays (Pays-Bas), elle est parfaitement légale. Et puis, il y a la Belgique, où la pratique est plutôt dans la zone grise. Les discussions au Sénat montrent que quasi tous les partis sont en faveur d'une législation autorisant la GPA chez nous. Pour Christine Defraigne (MR), la présidente du Sénat, il faut légiférer : "nous sommes dans un flou juridique. On fait un mix entre la loi sur la procréation médicalement assistée, et la loi sur l’adoption. Mais pour le moment, la GPA n’est ni autorisée, ni interdite. On laisse les tribunaux se débrouiller. On ne donne aucune sécurité juridique, ni sur l’enfant, ni sur les mères porteuses. Et on ne protège pas les 'parents d’intention', qui ne sont pas des criminels de grand chemin, qui n’expriment qu’une chose : le désir légitime d’avoir un enfant. Il n’y a pas un droit d’avoir un enfant, mais il y a la prise en considération du désir légitime d’avoir un enfant."

Les doutes du cdH

Si la cheffe de groupe cdH au parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles Véronique Salvi dit avoir "beaucoup de respect et d’empathie pour la souffrance que génère ce désir d’être parent", la députée estime que la GPA "génère beaucoup de questions : marchandisation du corps de la femme, l'enfant devient un objet, un contrat. Il faut prendre le temps de se poser les bonnes questions. L'aspect mercantile de la GPA est inacceptable. Ce contrat avec la mère porteuse aura des conséquences pour l'enfant."

A ces questions, la cheffe du centre de médecine reproductive université de Gand, également sénatrice Groen, Petra De Sutter, apporte quelques réponses : "en Belgique, il y a des grossesses entre sœurs, et avec l'expérience de 20 ans que nous possédons dans ce domaine, nous savons que ça se passe bien. Chez nous, c'est strictement altruiste. D'ailleurs, on refuse 3/4 des des demandes, dès que l'on doute de la motivation."

La mère porteuse et l'enfant

Quelles relations sont possibles entre une mère porteuse et l'enfant qui naît ? Pour Melissa Rahe, qui insiste pour dire qu'il s'agit de son expérience propre, tout se passe admirablement bien : "c'est comme une famille étendue. J'ai vu les enfants en Belgique. Ils sont venus me voir aux USA 20, 30, 40 fois. Moi, je garde des liens avec les enfants." Le docteur Sylvestre ajoute que "l'enfant qu'elle porte n’est pas génétiquement le sien. Bien sûr, on porte un enfant 9 mois, un lien se crée. Mais c’est l’enfant d’une tierce personne, une donneuse d’ovocyte." Melissa Rahe, n'a pas le sentiment de vendre un bébé, "mais bien de donner leur enfant à ses parents. Moi, je le porte, je lui donne naissance, puis je le donne à ses parents."

Pour Véronique Salvi, "il y a un lien indéfectible. On va rompre ce lien. Ce sentiment d’abandon, l'enfant le sentira toute sa vie. Ce n'est pas moi qui le dit, c’est des spécialistes qui le disent. (...) Légiférer sur la GPA, ce n’est pas que répondre aux parents. Il est impératif d’avoir un devoir de précaution. Au cdH, l'intérêt de l'enfant passera toujours avant le droit des parents d'avoir un enfant. La parentalité n'est pas un droit absolu."

Selon Christine Defraigne, "si vous interdisez la GPA, vous n’allez pas le faire disparaître, parce que c’est une réalité. Et vous n’empêchez pas des gens qui ont de l’argent, de traverser l’Atlantique, pour aller se livrer à cette commercialisation. L’interdiction sera pire que mieux. Il vaut mieux avoir un cadre, une prévisibilité juridique. Que la loi fixe des critères."

Faut-il dès lors légiférer ? Pour Petra De Sutter, "il faudra, en tout cas, de la volonté politique pour y arriver". Le rapport du Sénat est-il premier pas dans la bonne direction ? Pour Georges Sylvestre, c'est "oui".

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